Le nationalisme arabe avait créé un vaste cimetière de monarchies : celles d’Egypte, de Tunisie, d’Iraq, de Libye, du Yémen. Les rois du Maroc et de Jordanie était présentés comme des survivants en sursis. Pourtant, Hassan II et Hussein ont créé des institutions solides et ce type de régime suscite à nouveau l’intérêt dans le monde arabe.

 Pourquoi ce regain ? Dans quelle mesure la monarchie peut-elle maintenir l’unité de pays en proie à de violentes tensions sociales et religieuses ? Professeur à l’Institut d’Etudes politiques de Paris, spécialiste du monde arabe, Rémy Leveau a dirigé une importante recherche sur les monarchies arabes. Nous sommes heureux de l’accueillir dans nos colonnes.  

Royaliste : Nous avons longtemps cru que le « modèle » monarchique européen était spécifique. Aussi avons-nous pendant longtemps laissé en dehors du champ de notre réflexion toutes les autres monarchies, notamment les monarchies arabes – à l’exception de brefs coup d’œil sur le Maroc depuis l’avènement de Mohamed VI. Vous nous incitez à réviser notre point de vue !

Rémy Leveau : Les monarchies arabes ne sont pas vraiment différentes des autres monarchies. Dans la plupart des cas, les monarchies arabes ont été construites par les colonisateurs. Lyautey fut un monarque, auquel le Maroc doit sa transformation. Au Moyen-Orient, ce sont les Anglais qui ont créé les monarchies après la destruction de l’empire Ottoman – ce qui leur permettait de gouverner sans trop s’engager. Au même moment, , les Français transféraient en Syrie et au Liban la constitution de la 3ème République…

Ces monarchies, adaptées à l’histoire et à la culture locales, sont des régimes modernes qui ont eu à affronter les problèmes que nous avons connu en Europe au 19ème siècle : passage du rural à l’urbain, éducation de masse, rivalités entre les Etats nationaux qui, au Moyen Orient, s’est traduite par la polarisation sur l’Etat d’Israël. Ce conflit, vous le savez, a entraîné la chute de nombreuses monarchies : celle d’Egypte en 1952, d’Irak en 1958, de  Libye en 1959. Les nationalistes arabes accusaient ces monarchies d’être trop proches des pays occidentaux et de s’engager de manière insuffisante dans le camp des ennemis d’Israël. Et les Américains, dans les années cinquante, jugent que les monarchies arabes sont condamnées et que l’avenir appartient aux dictatures nationalistes militaires.

Royaliste : Pourquoi la monarchie marocaine ne succombe-t-elle pas ?

Rémy Leveau : Parce qu’elle a résisté au protectorat. Mohammed V, qui avait été choisi pour sa docilité supposée, s’est affirmé peu à peu comme un monarque nationaliste, composant dans un premier temps avec le Résident général Noguès, puis soutenant l’effort de guerre des Français. Après la Libération, il a demandé le retour aux principes du protectorat tels qu’ils avaient été arrêtés en 1912 et qui affirmaient la nécessité d’associer les Marocains à l’exercice du pouvoir – comme le souhaitait Lyautey.

La 4ème République n’a pas tenu compte de ces demandes. Mohammed V s’est dissocié du protectorat français et a pris une dimension nationaliste. S’il n’avait pas agi de cette manière, il aurait certainement connu le destin de la monarchie beylicale qui a disparu après avoir coexisté pendant deux ans avec Habib Bourguiba.

Royaliste : A partir de quels matériaux avez-vous travaillé ?

Rémy Leveau : Quand nous avons commencé notre travail, toute la littérature scientifique sur le monde arabe tenait encore le nationalisme arabe comme le courant primordial. Le modèle, c’était l’Egypte de Nasser, puis de Sadate et de Moubarak ; le nationalisme palestinien représentait la solution d’avenir. Toutes les monarchies ayant été balayées au Maghreb et au Machrek, la monarchie marocaine était considérée comme une anomalie. Quant aux monarchies de la péninsule arabique, on expliquait leur existence par la rente pétrolière (« pétro-monarchies ») et par le soutien anglo-saxon.  Ces monarchies avaient des revenus d’une telle ampleur qu’elles pouvaient assurer une redistribution de la rente qui les dispensait de partager le pouvoir. Quant à la Jordanie, on la présentait comme un Etat artificiel destiné à disparaître.

Ces analyses ne tenaient pas compte d’un certain nombre de points majeurs. Ainsi, la première expérience démocratique au Maroc, en 1962-1963, est l’équivalent de l’introduction en France du suffrage universel en 1848. Au Maroc, le vote paysan est favorable à la monarchie contre la classe moyenne urbaine, qui est nationaliste. Le roi Hassan II obtient en effet 80% de suffrages positifs (sans traficotages !) lors du référendum sur la nouvelle constitution du pays. Aux élections d’avril 1963, le roi refusa l’organisation d’un parti monarchiste (tout comme l’armée, qui voulait bien soutenir la monarchie, mais pas le parti qui la soutiendrait) et le parti favorable au roi n’a obtenu qu’une faible majorité. Par la suite, il fallut donc « adapter » les élections pour que se constitue une large majorité.

Quant aux monarchies pétrolières, elles étaient quasiment administrées par les Anglais. Notez qu’ils n’ont pas été chassés. C’est une décision du gouvernement britannique, en 1970, d’effacer toute présence de souveraineté britannique à l’est de Suez. D’où un sentiment d’abandon dans les pays du Golfe. Cependant, les Anglais ont laissé des gens sur place, arrangé à leur manière les successions dynastiques afin de favoriser l’avènement de jeunes roi modernes – comme le sultan d’Oman qui sortait de Sandhurst. En fait, au cours des années soixante-dix, il y a eu dans le Golfe un glissement progressif d’influence au profit des Américains, sans que ceux-ci soient demandeurs car ils s’intéressaient beaucoup plus à la péninsule arabique en raison de ses ressources pétrolières.

Royaliste : Et la Jordanie ?

Rémy Leveau : L’avenir de cette monarchie paraissait effectivement compromis. Le roi Abdallah est assassiné, son petit-fils est visé par plusieurs complots militaires, et manque à plusieurs reprises d’être lui aussi assassiné – sa dernière grande épreuve étant l’affrontement avec les Palestiniens installés dans le royaume au cours du fameux Septembre Noir. Le roi l’a emporté grâce à la fidélité des unités de bédouins mais aussi grâce à un certain nombre de Palestiniens qui pensaient que la solution monarchique avait plus de sens qu’un pouvoir nationaliste installé à Amann.

Royaliste : Comment analysez-vous l’évolution de la situation au Maroc ?

Rémy Leveau : Mohammed V fut un roi très temporisateur, face au Protectorat et aux nationalistes, et l’a effectivement emporté. Hassan II, qui lui succède en 1961, a construit son pouvoir sur le suffrage universel dans un premier temps, puis sur la rivalité de type nationaliste entre le Maroc et l’Algérie. La monarchie s’appuie sur le courant nationaliste tout en affrontant le groupe des officiers qui complote à la manière des Egyptiens, des Syriens et des Irakiens mais qui ne parvient pas à renverser le roi. La monarchie survit et se transforme en régime autoritaire – mais la dictature militaire est évité au pays. L’armée garde quant à elle son influence et son prestige puisqu’elle garde les frontières face au Polisario.

Royaliste : On peut dire que les rois de Jordanie et du Maroc ont eu beaucoup de chance…

Rémy Leveau : C’est vrai, mais dans les deux cas nous observons un savoir-faire monarchique qui s’appuie sur une capacité à faire des arbitrages externes et internes entre les différentes forces politiques et sociales. Il ne faut pas oublier que ces pays connaissent de très profondes transformations sociales. Ainsi, le Maroc est passé de 10 millions d’habitants à la fin du Protectorat à 30 millions aujourd’hui et la population urbaine, qui représentait 20% du total à la fin des années soixante, dépasse aujourd’hui les 50%. De même, 70% des Jordaniens vivent désormais en ville. Dans ces deux pays, il y a éducation de la classe moyenne, les universités créent beaucoup de diplômés qui ne trouvent pas nécessairement des emplois – loin s’en faut.

Royaliste : Les monarchies jordanienne et marocaine ont-elles affronté de la même manière l’islamisme radical ?

Rémy Leveau : Dans les deux pays, l’islamisme radical est beaucoup moins virulent que là où il succède au nationalisme – en Egypte et dans une certaine mesure en Syrie. Les monarchies conservent leur pouvoir symbolique, dans lequel entre une bonne part de religieux, ce qui leur a permis de contrôler et d’adapter les mouvements religieux en les faisant rentrer dans le système.

A partir du moment où des courants islamistes s’affirmaient dans la société (au fond comme une nouvelle forme de nationalisme arabe), les monarchies de Jordanie et du Maroc ont coopté les islamistes qui acceptaient les règles du jeu afin d’éliminer les radicaux plus ou moins violemment.

En revanche, les monarchies pétrolières ont été beaucoup plus gênées par le défi islamiste. Les attentats du 11 septembre en donnent la preuve : sur 19 terroristes kamikazes, on compte 14 Saoudiens.

Royaliste : Comment expliquez-vous ce fait ?

Rémy Leveau : En Arabie Saoudite, il y avait l’idée qu’on pouvait légitimer le pouvoir politique par une association avec l’islamisme radical au prix d’un discours de politique extérieure hostile à Israël et, parfois, hostile aux Etats-Unis. En fait, le pouvoir politique s’efforçait d’exporter vers l’extérieur tout le potentiel violent de ces groupes radicaux. Tant qu’il y avait la guerre d’Afghanistan, de jeunes princes et des fils de bonne famille pouvaient y être envoyé – l’exemple de Ben Laden est tout à fait significatif à cet égard. En Afghanistan, mais aussi en Bosnie et en Tchétchénie, les grandes familles saoudiennes ont en fait créé et financé des ONG islamistes. Il n’est donc pas étonnant que Ben Laden soit encore populaire dans les Etats du Golfe.

Cela dit, les attentats du 11 septembre marquent un tournant car on s’est aperçu que l’islamisme radical s’attaquait au deuxième soutien, après le pétrole, de ces monarchies – à savoir les Etats-Unis qui assurent leur protection militaire. D’où l’énorme malaise qui règne actuellement en Arabie saoudite et dans les Etats du Golfe puisqu’on s’est aperçu que ces pays avaient soutenu les Talibans et largement financé le terrorisme.

En réaction, certains Américains disent qu’après avoir éliminé Saddam Hussein il faudra démocratiser la région : d’abord l’Arabie saoudite puis les autres Etats du Golfe. Comme les règles de succession ne sont pas clairement fixées, ce qui entraînent des rivalités entre les princes, les Américains pourraient assez facilement devenir les maîtres du jeu. Mais il est encore possible que les pactes familiaux fonctionnent dans ces monarchies, ce qui limiterait les capacités de manœuvre des puissances étrangères. Nous en sommes là… Mais l’idée que la monarchie peut être un lieu de conciliation d’intérêts divers – territoriaux, politiques, idéologiques, sans oublier les courants modernisateurs – fait actuellement son chemin.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 812 de « Royaliste » – 17 mars 2003