S’interroger sur l’avenir des communistes français peut sembler absurde au moment où la faillite de leur modèle politique n’est même plus discutée. La question est pourtant pertinente si l(on prend soin d’établir deux distinctions:

– L’effondrement du système communiste (dictature d’un parti unique, au nom d’une idéologie totalitaire vécue comme religion puis utilisée comme instrument de domination) ne signifie pas nécessairement la disparition politique, dans notre pays, des hommes et des femmes qui, selon l’expression de Pierre Daix, « ont cru au matin » (1).

– Ces communistes français doivent être distingués de la direction du Parti communiste, en clair de Georges Marchais et de son carré de fidèles dont l’aveuglement est, à plus ou moins long terme, suicidaire. Mais, encore une fois, demeurent parmi nous des citoyens qui sont les héritiers d’une tradition (c’est-à-dire d’une pensée, d’un mode de présence dans la vie publique, d’une mémoire et d’un projet), qui en assument les dévoiements et les échecs, mais qui tentent d’être fidèles à eux-mêmes.

PRÉCISIONS

De notre part, ces remarques peuvent paraître étranges. Précisons qu’elles ne sont inspirées ni par la démagogie, ni par je ne sais quelle sollicitude mielleuse. Nous nous sommes opposés au marxisme à l’époque où cette idéologie était encore dominante, et nous avons contesté le Parti quand il était encore entouré d’une crainte respectueuse. C’est dire que nous n’avons pas de leçons à recevoir des anticommunistes obsessionnels, ni des repentis qui font la surenchère. Rappelons aussi que notre opposition à la doctrine et à la politique du Parti communiste fut toujours sereine : tout en insistant sur le fait que les communistes étaient des Français comme les autres (ce qui faisait scandale il y a quinze ans) nous avions démontré, dès le début des années soixante-dix, que le P.C. était entré sur la voie du déclin. Enfin et surtout, il est dans la nature des royalistes de s’interroger sur les traditions politiques nationales : l’arbitrage royal que nous souhaitons suppose que ces traditions soient comprises et écoutées, donc reconnues et clairement situées. L’oubli ou le mépris de l’une d’entre elles ne saurait y prédisposer.

Cela dit, quel est aujourd’hui l’état d’esprit des communistes ? On imagine, on constate en les écoutant, l’ampleur du drame qui résulte de l’effondrement, brutal et irrémédiable, de leur croyance, de leur dogme et de leur modèle de référence. Faut-il dire que c’est bien fait pour eux, qu’ils n’avaient qu’à regarder et à réfléchir ? Certes, depuis la répression de l’insurrection hongroise, les communistes ne manquaient pas d’éléments pour juger et conclure à la faillite de leur idéal. Beaucoup l’ont fait, avec lucidité et courage. D’autres sont restés, qu’on ne peut considérer comme autant d’opportunistes et de lâches : ce serait faire trop bon marché du poids des amitiés, des souvenirs et des combats communs – n’oublions pas la Résistance – de la force de l’engagement dans des luttes pour l’amélioration immédiate de la condition ouvrière, de l’espoir d’une transformation du Parti par lui-même … Après tout, l’exemple du Parti communiste italien montre qu’un tel espoir n’était pas insensé, dès lors qu’une direction intelligente se montrait décidée à accomplir les évolutions nécessaires.

HYPOTHÈSES

Et maintenant ? La situation des communistes français est assurément critique : un secrétaire général discrédité, un parti à la dérive, et jusqu’au mot communisme qui est devenu synonyme de tyrannie et de misère. Dans de telles conditions, une œuvre de rénovation ou de reconstruction est-elle encore envisageable ? Les deux stratégies possibles se heurtent à de sérieux obstacles :

– une conquête de la direction du parti par l’opposition interne est, de l’avis des connaisseurs, très difficile en raison du « verrouillage » de l’appareil par Georges Marchais.

– la reconstruction du. Parti de l’extérieur paraît quant à elle mal engagée en raison de la faiblesse et de la dispersion des initiatives, face au poids de l’institution partisane.

En outre, les opposants communistes à Georges Marchais n’ont pas encore trouvé la figure qui pourrait définir une stratégie et donner sens à un nouveau projet, alors que le temps leur est compté.

Il n’est donc pas impossible que la tradition communiste instituée soit réduite à l’état de secte, survive à la manière de la tradition radicale, et que beaucoup de ses héritiers aillent rejoindre, comme tant de leurs frères ennemis trotskystes, les rangs du Parti socialiste. Cette dernière solution serait aussi pitoyable que les autres car l’adhésion à un parti socialiste ravagé par ses guerres intestines ne peut être aujourd’hui qu’un geste de désespoir.

Et pourtant … Pourtant il y a dans la tradition communiste concrètement vécue des valeurs qui méritent d’être sauvées, repensées et inscrites dans un projet politique. Il y a une tradition communiste antérieure au bolchévisme qui tentait de défendre ou d’organiser les communautés de travailleurs face à l’individualisme libéral et contre la violence de l’économie. Il y a dans Marx une critique du règne de la marchandise qui mériterait d’être relue. Il y a dans la tradition communiste un souci de justice dans la société, de la dignité de l’homme, et un patriotisme qui s’est manifesté de manière éclatante dans la Résistance …

Les communistes savent aujourd’hui que leurs valeurs ont été détournées, subverties et abolies par les dictatures dont ils se réclamaient. Il leur appartient maintenant de comprendre pourquoi, et de montrer comment ils peuvent, à partir d’une critique sociale renouvelée et selon leurs valeurs originelles, servir la société et les hommes qui y vivent sans prétendre les dominer. A ces conditions, et au regard des injustices dans notre société, un avenir est possible pour le communisme même si le mot, aujourd’hui sinistre, doit être abandonné.

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(1) cf. Pierre Daix, J’ai cru au matin, (Laffont 1980) ainsi que Philippe Robrieux, Notre génération communiste. (Laffont 1977) et Roger Pannequin, Ami si tu tombes (Sagittaire 1976) et Adieu camarades (id .1977)

Editorial du numéro 526 de « Royaliste » – 11 décembre 1989