Professeur d’histoire, Roger Martelli a consacré plusieurs ouvrages au communisme français. Membre du Comité national du Parti communiste, il est un des animateurs de la revue Futurs, qui est publiée par le courant « refondateur ». Son intervention dans nos colonnes, ainsi que celle d’Anicet Le Fors qui paraîtra dans quinze jours, feront l’objet d’une analyse critique – à paraître dans notre numéro 688. Elle nous permettra de préciser notre position face au mouvement communiste et aux  groupes « radicaux ».

Royaliste : Comment analysez-vous l’histoire du communisme français ?

Roger Martelli : Si l’on veut comprendre le communisme français, il faut le situer selon deux types d’interprétation : il s’agit d’un phénomène politique inséré dans notre histoire nationale, et d’un phénomène social. Pour montrer l’importance de l’aspect politique, j’ai comparé la carte des sociétés populaires de la Révolution (donc les lieux de politisation maximale) et la carte de l’implantation du communisme à partir de 1924. Ces deux cartes se superposent presque complètement, ce qui montre que le communisme s’inscrit dans la tradition révolutionnaire nationale – tout en étant un phénomène de portée universelle, qui se définit comme la branche française d’un « parti mondial » pour reprendre l’expression qui a cours après 1917.

Bien entendu, l’historiographie communiste a insisté sur la dimension nationale, pour contrer ceux qui présentaient le Parti communiste comme une organisation totalement inféodée à Moscou.

Royaliste : Et comment regardez-vous le communisme en général ?

Roger Martelli : Pour moi, je distingue trois ordres de réalités. C’est quelque chose qui relève de l’espérance humaine, une utopie qui traverse les siècles et les millénaires. C’est aussi un projet socio-politique qui représente une alternative aux systèmes industriels-capitalistes qui se sont structurés à partir du XVIIIe siècle ; ce projet s’enracine dans une histoire plus courte, qui fait corps avec un certain nombre de formalisations théoriques – avec ce qu’il est convenu d’appeler le marxisme. C’est enfin une forme politique particulière, qui se stabilise à partir de la Révolution de 1917, autour des principes bolcheviques et sur la base d’un certain type d’organisation. Cette organisation, je l’appelle une forme-parti.

Royaliste : Ce qui signifie ?

Roger Martelli : Cette forme-parti réalise un équilibre (fragile, relatif, contradictoire) entre quatre ordres de réalités ;

– une représentation de l’avenir social dominée par le modèle soviétique – qu’il soit copié ou pris comme contremodèle.

– une conception de la révolution qui a varié : les communistes ont préparé la guerre civile, puis envisagé des formes pacifiques, mais ils ont toujours estimé que la révolution procédait nécessairement d’un mouvement populaire dans lequel le Parti communiste devait toujours jouer le rôle de guide préparant le peuple à assumer le pouvoir de l’État.

– une forme d’organisation qui découle de cette mission révolutionnaire et qui repose par conséquent sur le triptyque cohésion-centralisation-discipline.

– une culture politique qui, sur la longue durée, a été volontiers construite autour de représentations binaires : bourgeoisie-prolétariat, classe contre classe, bloc contre bloc (au temps de la Guerre froide), programme communiste-programme du Capital.

Royaliste : A partir de cette analyse, quelle est votre conviction ?

Roger Martelli : Mon « utopie » n’est pas du domaine de la discussion : pour diverses raisons, dont certaines qui tiennent à mon histoire personnelle, j’ai choisi de m’inscrire dans cette tradition, selon cette espérance. Quant au projet communiste, il me semble avoir gardé de la pertinence : je crois qu’il faut présenter une alternative aux sociétés capitalistes marchandes (notamment à l’ultra-libéralisme de cette fin de siècle), car ces sociétés font obstacle au passage à un seuil supérieur de solidarité entre les hommes et elles entravent l’efficacité moderne. Je pense en effet que l’efficacité du libéralisme est autodestructrice, et que nous avons à imaginer une nouvelle efficacité économique et sociale à partir de valeurs et de finalités différentes. Bien entendu, la pertinence et les modalités de ce projet doivent être mise en débat. J’en suis d’autant plus persuadé que, selon moi, le projet communiste ne conservera sa pertinence qu’à condition d’être redéfini et refondé. Je crois à la pertinence de l’ancrage, non de la répétition.

Royaliste : Comment redéfinir le projet communiste ?

Roger Martelli : Il faut remettre en question l’idée selon laquelle le passage d’une société à une autre suppose l’abolition ou l’inversion : ainsi, on a cru pendant longtemps qu’il suffisait de décréter l’abolition du capitalisme pour que les logiques qui sont au cœur du capitalisme soient effacées. Et l’on a cru qu’il suffisait d’abolir « l’État bourgeois » pour que la logique assurant son fonctionnement soit dépassée. Or l’expérience a montré que lorsqu’on voulait simplement abolir un système, on retrouvait au bout du compte les mêmes logiques. Par exemple, dans les sociétés de l’Est européen, c’est le capitalisme le plus barbare que l’on a retrouvé lorsque le système soviétique s’est effondré.

Royaliste : Y a-t-il, dans le communisme, des éléments qui vous paraissent à jamais révolus ?

Roger Martelli : Oui. Ce qui est obsolète, c’est la forme politique dont je viens de vous parler, cet équilibre entre la conception de l’avenir social, de la révolution, du parti et de la culture politique. Je me veux communiste, parce que je veux m’inscrire dans une tradition humaine de très longue durée, parce que je pense que l’ancrage communiste est une condition nécessaire mais non suffisante pour dépasser les logiques économiques dominantes, mais ces convictions supposent le dépassement de la forme-parti. Tel est l’essentiel de ce qui fonde mon engagement contemporain.

Royaliste : Selon quelle perspective ?

Roger Martelli : On ne peut pas construire d’avenir si on ne s’ancre pas dans un passe qui doit être critiqué mais dont on assume, d’une certaine manière, la trajectoire. C’est ce que vous faites dans Royaliste, selon votre tradition politique, ce qui nous permet, au moins, de bien comprendre nos démarches respectives.

Pour moi, il est possible de faire le pari communiste dans une gauche rénovée. Ce qui me conduit à envisager une activité dans trois domaines qui ne me paraissent pas pouvoir être séparés.

Premier point : il s’agit d’abord d’une intervention sur la gauche dans son ensemble. Car c’est bien toute la gauche qui doit se redéfinir et se refonder. Ce n’est pas la première fois : à plusieurs reprises depuis 1789, la gauche a été confrontée au problème du vieillissement de ses réponses et à la nécessité de son adaptation. Ce fut le cas après les révolutions de 1848 lorsque les sociétés rurales furent érodées par la grande aventure de l’industrialisation et de l’urbanisation. Puis, à la fin du XIXe siècle, lorsque le groupe ouvrier tendait à devenir majoritaire, la gauche a apporté de nouvelles réponses à une industrie capitaliste désormais fortement installée – et il lui a encore fallu se repenser au cours des années trente. Il en est de même aujourd’hui : la gauche doit se repenser par rapport à son expérience du pouvoir et, aussi, par rapport à la crise du politique. La gauche ne pourra se relancer dans notre pays que si elle répond à plusieurs questions majeures : comment envisage-t-elle la transformation de la société à tous les niveaux ? Qu’est-ce que cela implique pour l’État et du point de vue de sa gestion ? Comment doit-elle s’organiser pour surmonter la coupure qui s’établit entre la vie sociale et la vie politique ?

C’est à partir de ces réponses fondamentales que la gauche pourra présenter de nouveaux projets. Or je pense qu’un communisme refondé peut contribuer à la relance générale de la gauche grâce à sa fibre projective, qui lui est consubstantielle, et grâce â sa fibre sociale.

Deuxième point : notre culture politique moderne, qui procède de la Révolution française, reste profondément marquée par le conflit, alors que la mentalité consensuelle domine dans les pays anglo-saxons. Il y a un affrontement gauche-droite, il y a aussi à l’intérieur de la gauche une tendance à la polarité. A un pôle, on trouve ceux qui est ment que le capitalisme a toujours su s’adapter et qu’il faut s’inscrire dans son mouvement afin de l’infléchir dans le bon sens : c’est une gauche qui a le sens de l’opportunité. A l’autre pôle, on retrouve ceux qui sont sensibles aux limites historiques fondamentales du capitalisme – qui s’adapte certes, mais en reproduisant les mêmes logiques de domination – et qui veulent dépasser ces limites : c’est une gauche qui a le sens de la radicalité, et que le communisme a incarnée pendant plusieurs décennies.

Tel n’est plus le cas : le communisme a reculé, il a perdu son rôle hégémonique, et a été rejoint par d’autres sensibilités politiques et sociales (écologisme, féminisme, tiers-mondisme, courant chrétien-social, votre courant royaliste) qui font concurrence au Parti communiste et qui occupent le terrain de la radicalité. Il me paraît important pour la gauche et pour l’ensemble de la société française que les différentes composantes de ce pôle de radicalité s’organisent, apprennent à travailler ensemble et essaient d’avoir une expression politique commune. Ceci éviterait que la vie politique française soit déséquilibrée, comme elle l’est actuellement avec l’hégémonie du Parti socialiste sur la gauche.

Dernier point : la forme politique prise par le communisme depuis 1917 étant dépassée, je souhaite que se constitue une nouvelle formation communiste, qui ne soit pas la négation de l’ancienne mais son dépassement, qui ne soit pas une éradication mais au contraire une intégration dans une dynamique nouvelle. Ce qui suppose un gigantesque travail de reconstruction et de proposition qui doit porter sur le projet (quelle société le communisme envisage-t-il ?), sur la culture (les oppositions simplistes que je dénonçais plus haut procèdent-elles du marxisme ?) et sur l’organisation car il faut casser la centralité dans les structures et dans les mentalités. Telles sont les convictions qui légitiment le désir que j’ai de m’inscrire dans le temps et dans une histoire dont je veux être un acteur critique.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 686 de « Royaliste » – 5 mai 1997.

BIBLIOGRAPHIE

Roger Martelli a écrit Le rouge et le bleu, essai sur le communisme dans l’histoire française » (Éd. de l’Atelier, 1995). Dans ce livre, il analyse en historien ce qui fut, dans tous les sens du terme, une passion française. Il en étudie les ancrages, la texture sociologique et culturelle, les grandes structures symboliques et pratiques. Il s’interroge sur la crise actuelle du communisme et sur les pistes possibles de son avenir.