Sous ce titre austère, commençons par une insolence. A observer les chefs de l’opposition, on s’aperçoit qu’ils peuvent être classés en deux catégories : il y a ceux qui parlent pour ne rien dire et ceux qui disent tout en taisant. La différence semble inexistante. Quelques exemples montrent cependant qu’elle ne manque pas de pertinence. Ainsi M. Chirac se range de toute évidence dans le premier groupe : il parle énormément et promet tant et tant – à ses troupes, à celle de ses voisins barristes, giscardiens, lepéniste, aux fameux déçus du socialisme – que son message devient insignifiant par surabondance. Plus rusés, MM. Barre, Giscard et Léotard disent au contraire des choses de gros bon sens (pas de démagogie, regarder les réalités en face) qui leur permettent de taire leurs véritables projets tout en persuadant qu’ils en ont. En d’autres termes, ce n’est pas, comme on dit, la même qualité de silence.

LE BON VIEUX TEMPS ?

Les raisons de cette prudence bruyante ou matoise sont connues : avant le grand affrontement avec le pouvoir, l’heure est aux rivalités entre des hommes qui ont gouverné ensemble, et qu’aucune idéologie ne permet de distinguer. Il faut donc qu’ils créent entre eux une différence artificielle, par le langage et l’attitude, par le jeu des promesses ou par leur absence.

S’agit-il de l’habituelle démagogie des périodes pré-électorales ? A mon avis, c’est beaucoup plus que cela. Ces discours sans contenu, ce pur « travail d’image » créent une situation nouvelle, même si la politique-spectacle est une déjà vieille réalité, même si les programmes s’estompaient depuis longtemps derrière les mythologies. Nous avons connu sous la 3ème République, un parti républicain qui combattait pour une conception générale de l’homme et de la société. Après la guerre, existait une démocratie chrétienne qui exprimait une tradition spécifique, aisément repérable, et un parti communiste dont le portrait n’est plus à faire. Au début de la Vème, le gaullisme a représenté un projet global et le Parti socialiste, après le congrès d’Epinay, a incarné une espérance précise, même si elle était partiellement illusoire. Aujourd’hui, il semble que nous soyons entrés dans une période de confusion : les traditions politiques deviennent une mixture inconsistante (gaullisme et libéralisme, courant libéral et libertaire) et les concepts, à force de circuler d’un camp à l’autre, finissent par ne plus rien signifier. Mais il ne sert à rien de se lamenter, et le bon vieux temps de la guerre idéologique n’est certainement pas à regretter. L’intéressant est de tenter de deviner ce que ces phénomènes révèlent ou annoncent :

— d’abord, je l’ai déjà montré (1), l’apparition d’un consensus sur les questions essentielles : Constitution, politique étrangère et, quoi qu’on en dise, politique économique.

— ensuite l’avènement, tardif dans notre pays, de partis « attrape-tout » d’abord à droite comme on le voit, puis à gauche comme cela commence à se dessiner malgré la permanence d’un comportement doctrinaire. La stratégie est désormais d’attirer le maximum de clientèles par une « plateforme » aussi large que possible, sans souci idéologique et en sacrifiant allègrement la cohérence des choix. En cas de victoire, la gestion sera pragmatique, donc décevante, ce qui donnera de nouvelles chances aux perdants.

— enfin un épuisement manifeste de nos traditions politiques, après un ou deux siècles de services qu’il n’est pas dans mon propos d’apprécier. Cela ne signifie pas que ces traditions étaient mauvaises ou erronées. Simplement, la tâche que chacune s’était assignée a été accomplie ou s’est révélée impossible.

Cet épuisement peut donc être regardé comme un fait positif, et le souligner ne doit rien à la rengaine du déclin des idéologies. Prenons la tradition républicaine. Autrefois, la République était un combat quasi-religieux. Paradoxale dans sa volonté hégémonique (la République appartient aux républicains qui ont un projet spécifique et une attitude exclusive) elle a donné au pays le suffrage universel, qui s’est pleinement réalisé avec de Gaulle. La République ainsi accomplie cesse d’être un parti et une tradition de combat pour redevenir la chose de tous, le bien commun. Prenons la tradition socialiste. Elle n’a pas vu que son projet majeur s’était réalisé sans elle (l’Etat-Providence); d’où son désarroi lorsque, enfin parvenue au pouvoir, elle constate que cet Etat a perdu de son efficacité redistributive. Prenons la tradition libérale. Elle a inventé notre démocratie parlementaire, mais sans comprendre la nécessité pour celle-ci d’un Etat arbitral que les libéraux se contentent de tolérer. Le communisme lui-même, malgré son mimétisme stalinien, a contribué à la solidarité et à la dignité de la classe ouvrière – aujourd’hui tellement transformée qu’il s’effondre dans des combats d’arrière-garde.

RECUPERATION

Cet épuisement des traditions n’annonce par leur mort. Comme un coureur de fond après une épreuve où il a beaucoup donné, chacune doit « récupérer » pour mieux repartir. L’enjeu est de taille. Consentir à la logique de la rivalité serait livrer l’Etat au n’importe quoi, révoquer le souci politique, mettre la démocratie en péril. Encore faut-il que ce nécessaire retour sur soi ne conduise pas à la reprise des thèmes et à la répétition des gestes du passé : une partie de la gauche a commis cette erreur avec la laïcité, et M. Chevènement est tenté par la même régression dans le domaine de l’enseignement.

Autre chose est possible, sans aucun reniement. Le socialisme est porteur d’avenir, s’il reprend son idée première de protection de la société contre la violence de l’économie. Le libéralisme aussi, dans son souci pluraliste qui doit être fondé sur une claire conception du pouvoir qui se trouve à son origine, chez Benjamin Constant et Tocqueville. Et le gaullisme évidemment, s’il ne se dégrade pas en pratique plébiscitaire. Quant au rôle de la tradition royaliste, nous aurons l’occasion d’en reparler (2) … Il y a encore de beaux jours pour une démocratie repensée et approfondie, si nous n’oublions pas que la vraie tradition est critique et la fidélité authentique, créatrice.

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(1) Cf. « Royaliste » 426.

(2) Cf mon livre, « La République au roi dormant » à paraître à la rentrée.

Editorial du numéro 429 de « Royaliste » – 12 juin 1985