Oubliée, la « Révolution tranquille » à peine esquissée. Depuis le 25 mars, date de l’annonce du plan d’assainissement, la gauche est entrée dans une période de gestion. Reste à savoir si l’austérité proclamée est aussi rigoureuse, sur le plan technique, qu’elle s’en donne l’air.

Rappelons d’abord les grandes lignes du plan gouvernemental : réduction du déficit budgétaire (par annulation de crédits, par des recettes nouvelles), réduction du déficit du secteur public (par des économies, par des hausses de tarifs), équilibre de la Sécurité sociale (par un prélèvement de 1% sur le revenu notamment), incitation à l’épargne (emprunt obligatoire, relèvement du plafond du livret A…) et enfin le fameux contrôle des changes pour les touristes.

Par ces mesures, le gouvernement veut réduire la demande intérieure afin de lutter contre l’inflation, diminuer les importations, favoriser les exportations de produits qui seront moins demandés sur le marché intérieur, et donc réduire puis éliminer le déficit de notre balance commerciale. Personne, évidemment, ne peut contester la valeur des objectifs fixés. Mais les moyens mis en œuvre pour les atteindre sont contestables et d’une efficacité douteuse :

1/ Le plan Delors est purement conjoncturel. Il est la conséquence du maintien du Franc dans le « serpent » monétaire, donc d’un choix « européen » qui n’est pas technique mais idéologique : « l’austérité » est le prix de l’alignement de la France sur la politique économique allemande, et marque la soumission de notre pays à des règles monétaires qu’il aurait parfaitement pu refuser, comme M. Mauroy l’a reconnu dans « L’Express ». (1 )

2/ Ce plan ne s’attaque pas aux causes profondes des maux qu’il prétend combattre. Certes l’inflation peut être combattue par une réduction du pouvoir d’achat. Mais, comme les groupes sociaux ne cessent de revendiquer, l’austérité ne peut être maintenue longtemps, et la partie est toujours à recommencer. Une véritable politique antiinflationniste doit extirper les racines du mal, c’est-à-dire détruire les causes structurelles de l’inflation (par la réforme des circuits commerciaux, par le réaménagement des structures et des habitudes industrielles, etc.) Mais ces étranges socialistes ne semblent pas pressés de s’en prendre aux privilèges, et de réformer ce qui doit l’être.

Le déficit du commerce extérieur est dû, lui aussi, à des causes structurelles : d’une part, le marché français des produits de consommation courante est de plus en plus dominé par l’étranger (photographie, magnétoscopes, jouets, vêtements, etc.), d’autre part l’industrie nationale ne sait pas assez vendre sur les marchés extérieurs.

Comme le premier problème est structurel, rien ne sert de dire qu’il faut « acheter français » puisque le citoyen de bonne volonté ne trouve pas les produits nationaux, se trompe sur leur origine, renâcle devant les délais ou devant les prix. Donc les importations ne seront réduites qu’à proportion de la réduction de la demande globale, et augmenteront à nouveau quand l’austérité se relâchera, sans que soit résolu le problème de la pénétration du marché intérieur, sans que la reconquête du marché national ait été rendue possible par une politique de protection temporaire.

Mais le gouvernement n’a pas voulu choisir la politique de dévaluation forte et de protection qui lui aurait permis de réduire sélectivement la demande de produits importés sans toucher au pouvoir d’achat intérieur global. Cette lâcheté (il n’y a pas d’autre mot), M. Delors entend la faire payer aux Français en les privant de voyages à l’étranger. Cette mesure moralisante est à la fois injustifiable techniquement, puisque la balance du tourisme est excédentaire, inacceptable sur le fond, puisqu’on empêche la circulation des personnes pour permettre celle des produits, et antieuropéenne puisqu’on décourage les relations entre la France et les peuples voisins.

La réduction du déficit budgétaire est discutable (car les dépenses de l’Etat font tourner la machine économique) et les économies imposées aux entreprises publiques sont, là encore, un moyen facile qui permettra d’éluder le problème de fond qui tient à la taille de ces entreprises. Quant à l’épargne accumulée, rien ne dit qu’elle pourra utilement servir aux entreprises : comme l’eau dans un tuyau crevé, l’argent injecté risque de se perdre, d’être gaspillé en frais généraux, transformé en profits, exporté vers l’étranger, etc.

Reste le prélèvement de 1% pour équilibrer la Sécurité Sociale. Il est certainement nécessaire mais, sur l’ensemble du plan, il représente le seul aspect qui ne soit pas négatif.

3/ Ce plan risque d’entraîner une multitude d’effets pervers qui en réduiront la portée. Parmi les premières perversités repérées citons : le fait que l’aggravation de la fiscalité entraîne une ponction sur l’épargne que l’on veut justement accroître ; le fait que la hausse des tarifs publics pèsera sur l’indice des prix, le fait que le contrôle des changes gênera considérablement notre aviation civile, sans parler des professionnels du tourisme.

4/ Mais surtout, la baisse de la consommation, les moindres dépenses de l’Etat et des entreprises publiques entraîneront un ralentissement de l’activité économique qui se traduira par un chômage accru. Au total, le gouvernement fait la politique que la droite n’aurait pas osé faire. Il néglige le projet industriel et abandonne l’objectif de reconquête du marché intérieur. Il sacrifie délibérément l’emploi. Tout cela pour demeurer « européen » et avec, malgré tout, d’énormes risques d’échec. Au fond, le Ministre des Finances (et peut-être le Président) a réagi comme un père de famille bourgeoise : « l’argent file, les enfants gaspillent tout ; on se serre la ceinture, on renvoie la bonne et on ne part pas en vacances». M. Delors devrait pourtant savoir que l’économie d’un pays ne se gère pas comme la bourse de M. Prud’homme.

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(1)      L’Express, 1-7 avril 1983.

Article publié dans le numéro 380 de « Royaliste » – 14 avril 1983