Y a-t-il un plan Giraud après la mort du CIP ? Que peut craindre le Premier ministre et que peut-il espérer ?

Le Premier ministre s’était obstiné, au mépris de toute évidence, face à une jeunesse révoltée par la dévaluation des diplômes et le travail au rabais : il est responsable au premier chef de sa tardive et pitoyable retraite, qui n’excuse ni l’aveuglement de ce pauvre M. Giraud, ni les prétendues carences de la « communication » sur la « vente » à l’opinion publique du Contrat d’insertion professionnelle.

Du moins, cette triste expérience peut-elle servir de leçon ? Ce serait souhaitable, mais le Premier ministre et son gouvernement se sont engagés dans une logique infernale qui s’appelle le plan quinquennal pour l’emploi, fabriqué cet été en toute hâte par les services de l’inénarrable M. Giraud et adopté par le Parlement après un ersatz de concertation avec les partenaires sociaux.

Pourquoi parler de logique infernale ? Tout simplement parce que la philosophie (si l’on peut dire) du plan Giraud est de favoriser ce qu’on appelle pudiquement l’offre de travail, en lui donnant le maximum de flexibilité : autrement dit, M. Giraud s’est principalement soucié de favoriser le patronat en allégeant ses charges, en lui permettant d’embaucher à bas prix et en lui donnant le droit de jouer sur la durée du travail.

Avec le CIP, on a vu ce que signifiait, symboliquement et pratiquement, l’embauche à bas prix. Et maintenant, le gouvernement redoute que le projet sur le temps de travail (qui ne réglemente plus que la durée minimale du repos, et non plus la durée maximale du travail) ne provoque une nouvelle flambée de colère. Aussi annonce-t-on qu’il s’efforce de déminer un terrain particulièrement difficile, tant il y a de pièges dans ces textes fabriqués à la hâte. C’est reconnaître que la logique du plan Giraud est celle du patronat, et qu’elle est intolérable pour les salariés. D’où deux choix également dangereux :

– Le Premier ministre peut décider de vider de son contenu le plan Giraud afin de désarmer la contestation sociale, mais en ce cas il se prive de son grand projet de société, et de son principal argument électoral – puisque le plan Giraud était censé faire baisser le chômage.

– Le Premier ministre peut décider de mettre en œuvre les principes de la flexibilité, mais il s’expose alors à la colère des salariés.

C’est ainsi que le Premier ministre et ce qui tient lieu de gouvernement se trouvent pris, par leur seule faute, dans un piège qui les condamne à ne plus bouger alors qu’une partie de la majorité pousse à accélérer les réformes. Or la particularité des réformes de la droite, c’est qu’elles ne créent pas d’emplois (ainsi les milliards alloués au patronat) ou qu’elles conduisent à en supprimer (ainsi les privatisations). Mais ne pas faire de réformes signifie que la logique économique va continuer à modela la société et à supprimer des emplois.

Cela s’appelle un tissu de contradictions, dont M. Balladur ne pourrait sortir qu’en engageant une véritable révolution économique et sociale. Mais M. Balladur n’est manifestement pas à Matignon pour faire une révolution – ce qui l’expose à une révolution qui se ferait contre lui.

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Article publié dans le numéro 620 de « Royaliste » – 18 avril 1994