Retour des Etats-Unis, Jean Baudrillard dit dans son dernier livre sa fascination pour un pays qui est au -delà du rêve et de la réalité.

L’Amérique, nous croyons connaître, même si nous n’y avons jamais posé le pied. Les déserts, les autoroutes, New-York, la fièvre du samedi soir, nous avons déjà tout vu au cinéma. Mais justement, il faut parcourir les Etats-Unis pour s’apercevoir que ce pays est cinématographique. Il est lui-même un immense studio, un film permanent et fascinant dont les productions hollywoodiennes ne sont qu’un pâle reflet. La preuve en est le mouvement (cinésis) incessant des êtres et des choses, automobiles, joggers, marathoniens, danseurs des rues et simples passants animant une scène qu’illuminent les projecteurs et les enseignes de publicité.

Dans ce pays sidérant, rien ne sert de distinguer le spectacle et la vie, le rêve et la réalité. L’Amérique est une « hyperréalité » parce que, dit Baudrillard, « c’est une utopie qui dès le début s’est vécue comme réalisée ». La justice, la prospérité, le droit, la liberté, les Américains sont convaincus de les avoir concrétisés. D’où leur candeur, leur innocence, qui font de l’Amérique « la première société primitive » du monde moderne. Les Etats-Unis sont en effet au cœur d’une modernité que nous n’atteindrons jamais même si nous cherchons à l’imiter; ils sont au centre d’un monde qui est absolument étranger à la vieille Europe même si nombre d’Américains la regardent avec nostalgie et s’obstinent à l’importer ou à la reproduire. Tout transfert d’un continent vers l’autre est voué à l’échec, quel qu’en soit le sens. Ici, nous sommes hantés par l’origine, par l’histoire, par l’identité, par le territoire. Là-bas, existe un nouveau monde qui « ne cultive pas d’origine ou d’authenticité mythique », qui n’a pas de passé ni de vérité fondatrice et qui peut donc vivre dans l’actualité et dans la simulation perpétuelles, dans un déracinement qui fait que les Etats-Unis sont toujours déjà dans l’avenir.

Ainsi approchée, l’hyperréalité américaine nous paraît effectivement paradisiaque, puisqu’elle réalise nos chères vieilles utopies. La fin de l’histoire et de la culture, la déterritorialisation, la liberté dans l’abondance, le dépassement du réel et de l’imaginaire, toutes ces théories révolutionnaires, sur lesquelles l’Europe a tant débattu, s’accomplissent, se matérialisent aux Etats-Unis de façon « empirique et sauvage ». En Californie, à Disneyland, à New-York, dans la Silicon Valley, nous sommes bien au paradis. Mais, prévient Baudrillard, ce n’est rien d’autre que le paradis, « éventuellement funèbre, monotone et superficiel ». Parce qu’elle est le paradis réalisé sur terre – ce qui n exclut ni la solitude, ni la violence, ni la misère – l’Amérique est une société sans transcendance, sans souci esthétique, indifférente aux valeurs et vide de sens. Cela ne l’empêche pas de créer une architecture prodigieuse, d’atteindre à la beauté « par accident » comme le dit Milan Kundera, et de mener impérieusement les affaires du monde.

Certes, l’Amérique est puissante, conquérante et aujourd’hui victorieuse. Ses mythes, ses méthodes, ses produits se sont imposés au monde. Mais cet impérialisme triomphant est peut-être, lui aussi, du cinéma. Un scénario se déroule, dont Ronald Reagan est l’interprète principal, mais non l’acteur au sens premier du terme. La puissance américaine fonctionne par inertie, sa publicité masque l’effondrement de ses mythes porteurs, ses opérations militaires ressemblent aux effets spéciaux tournés en studio et sa vitalité ne serait due qu’au système (monétaire) de perfusion. L’Amérique sidérale est-elle un astre déjà mort ? Reste, pour nos yeux éblouis, la lumière partie depuis longtemps de la brillante étoile…

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Jean Baudrillard, Amérique, Grasset, 1986.

Article publié dans le numéro 447 de « Royaliste » – 9 avril 1986