Quel est le lien entre une débâcle sidérurgique et une production de merveilleux ? La question n’est ni impertinente, ni théorique. C’est ce lien que Serge Bonnet met en évidence dans le quatrième et dernier tome de son « Homme du Fer », passionnant recueil de documents de toutes origines qui permet de suivre l’histoire de la sidérurgie lorraine de 1889 à 1985 et de la mieux comprendre.

La crise est connue et les événements qui l’ont marquée sont encore dans toutes les mémoires. Mais on oublie trop facilement que « beaucoup d’hommes ont été plus ou moins broyés » tout au long de cette agonie. Les hommes du fer avaient cru en un avenir radieux, ils se retrouvent aujourd’hui sans rien. Croyance en effet : l’acier, comme le montre Serge Bonnet, participe du « merveilleux économico-social », il a ses légendes, sa mystique, son idéal (la nationalisation), ses rêves (l’Europe, la région). Ce merveilleux n’est pas apparu par hasard ; il a été fabriqué par l’ensemble des acteurs politiques et sociaux : le patronat, qui a publié des statistiques douteuses et entretenu un optimisme exagéré ; les gouvernants, qui ont masqué leur incompétence en faisant croire qu’ils maîtrisaient la situation ; les syndicats enfin. « Grands consommateurs de légendes bourgeoises, ils ont tous fini par choisir une des futurologies économiques inventées par de moyens ou de grands bourgeois ». Sans oublier les « thaumaturges sociaux », les candidats aux élections qui promettent des miracles, parmi lesquels J.-J. Servan-Schreiber mérite une mention particulière. Quant à la nationalisation, dernier recours, elle n’aura été qu’une « extrême-onction ».

En somme, un immense gâchis. Le peuple lorrain méritait autre chose que ce merveilleux de pacotille fabriqué par les experts, futurologues et autres technocrates hyper-compétents. Maintenant, l’homme du fer joue aux boules, en attendant la fin.

***

Serge Bonnet, L’Homme du Fer, tome IV (1974-1985). Presses Universitaires de Nancy Editions Serpenoise.

Article publié dans le numéro 438 de « Royaliste » – 4 décembre 1985.