L’amour d’un pays et d’un peuple ne va pas sans intérêt pour l’ensemble de ses traditions spirituelles et politiques. Chacune exprime, à sa manière, un aspect de la diversité nécessaire, un élément du débat civique, une vision et une visée qui doivent être prises en compte.

Cet intérêt est encore plus vif lorsqu’il est exprimé par des royalistes. Au contraire de la royauté qu’ils espèrent, leur rôle est en effet limité dans le temps puisqu’ils sont voués à disparaître dès la réalisation de leur projet. La raison, toute simple, est qu’un parti et une majorité dynastiques ruineraient les principes d’unité et d’arbitrage que le monarque incarne par héritage historique, par indépendance de situation et par consentement populaire. Et s’il faut une « preuve » de cette vocation à disparaître, il suffit d’observer qu’il n’y a pas de parti royaliste dans les monarchies européennes.

La mission temporaire que s’assignent les royalistes les place dans une position singulière vis-à-vis des autres traditions politiques. Ils ne sauraient rivaliser avec elles, puisque la conquête ou le partage du pouvoir n’est pas leur affaire – mais essentiellement la question du politique en tant que tel. Ils ne peuvent pas non plus prétendre englober les diverses familles politiques, qui ont un avenir illimité devant elles alors que le temps des royalistes est compté. Autrement dit, il y aura dans la monarchie française, comme dans l’espagnole ou la britannique, des libéraux, des gaullistes et des socialistes, des communistes – s’ils parviennent à reformuler leur projet – et des traditionnalistes qui, comme le dit la Constitution, apporteront leur concours à l’expression du suffrage universel et prendront part à la représentation nationale.

NOUVEL HORIZON ?

Ainsi exprimé, le souci que nous avons des traditions politiques nationales permettra sans doute de mieux saisir la nature des critiques que nous leur adressons. Sans complaisance ni sollicitude hypocrite, nous voudrions que ces traditions appelées à survivre à la nôtre soient pleinement fidèles â elles-mêmes, capables de formuler de nouveaux projets et cohérentes par rapport à leurs intentions originelles. Après avoir analysé la crise du communisme, avant d’envisager la perspective gaulliste à l’occasion du centenaire de la naissance du général de Gaulle, l’actualité nous conduit à évoquer une nouvelle fois la situation du socialisme français.

Au fil des années, nous avons sou­ligné l’épuisement de son projet, les concessions qui en ont résulté et une absence de réflexion à tous égards redoutable. Il semble qu’il faille désormais parler de ces sujets au passé, puisque Michel Charzat a récemment présenté un texte visant à « l’aggiornamento socialiste » et qui sera le point de départ d’un vaste débat sur la France, le Parti socialiste et la politique elle-même. Sans préjuger du résultat, il faut se féliciter de la méthode adoptée par la direction socialiste, d’ailleurs identique à celle que s’est fixée depuis sa fondation la Nouvelle Action royaliste : consultation d’un grand nombre de personnalités extérieures à la tradition et au parti socialistes, réflexion de l’ensemble des militants, définition d’un « nouvel horizon ». L’ouverture intellectuelle, la prudence idéologique, et la priorité de la discussion sur l’affirmation dogmatique s’inscrivent dans un effort de lucidité dont témoigne le document présenté par Michel Charzat. Evanescence de la théorie de la valeur-travail, légitimité nouvelle de l’entreprise, évolution des classifications sociales, nouvelle donne internationale, doutes quant à l’identité de la nation : autant de défis que les socialistes se disent prêts à relever, dans la fidélité à eux-mêmes et par le dialogue avec les citoyens. Après avoir été parmi les premiers à déplorer la suffisance dogmatique, la volonté hégémonique et les carences intellectuelles du socialisme, nous ne saurions nous plaindre de la transformation qui semble s’amorcer.

SEMINAIRE

Hélas, avant même qu’elle ait été officiellement ouverte, la nouvelle perspective a été quelque peu obscurcie par les déclarations faites par le Premier ministre aux responsables socialistes réunis en séminaire à Joué-lès-Tours. Rejetant la conception léniniste du parti d’avant-garde, célébrant « l’intelligence confondante » du peuple français – est-ce là du « parler-vrai » ? – Michel Rocard a estimé qu’il fallait désormais gouverner avec l’appui de l’opinion, sans que le gouvernement et le parti dominant se substituent à un peuple qui sait ce qu’il veut : la réduction de l’imaginaire au profit du quotidien et le militantisme de proximité seraient inscrits dans l’évolution de la démocratie moderne.

L’analyse ne saurait surprendre de la part d’un homme qui souhaitait lors de son entrée en fonctions « le moins de symbolique possible » et qui pratique, depuis, l’humilité gestionnaire. Elle exalte démagogiquement l’image sympathique du peuple gouvernant pour mieux accabler les fausses vérités partisanes – mais en oubliant la dictature des compétences et la réduction des choix par les experts. Elle s’appuie sur le prétendu réalisme du « quotidien » comme si ce quotidien pouvait être vécu sans espérance, sans imaginaire et sans rêve. Etrange modernité d’une attitude vieille de quinze ans : celle, de repli et de désespoir, qui succéda à l’illusion lyrique du gauchisme.

On hésite à aller plus loin dans l’examen d’une vision politique encore confuse et qui est mêlée de trop de considérations tactiques. L’objectif présidentiel de Michel Rocard serait en effet plus difficile à atteindre s’il devait se lier à un projet politique dont il ne serait pas l’auteur… Mais il est dommage de freiner une dynamique naissante et de jeter un doute sur la nécessité, pour les socialistes, de retrouver une identité clairement exprimée dans un projet. En outre, le Premier ministre ne résoudra pas la crise de la représentation politique en rabaissant les intermédiaires nécessaires que sont les partis. Il est vrai qu’ils ont tendance à faire prévaloir leur vérité, et à défendre leur propre intérêt. Mais un parti, c’est aussi une mémoire historique, une sensibilité, une tradition vivante qui ne peuvent s ‘abolir, sans dommage pour la collectivité, dans un rousseauisme modernisé par le recours aux sondages d’opinion. A Michel Rocard de démontrer que le reproche qui lui est fait n’est qu’un procès d’intention.

***

Editorial du numéro 543 de « Royaliste » – 8 octobre 1990