Quand un mégapropriétaire (Lagardère) d’un mégagroupe d’édition (Hachette) acquiert un autre mégagroupe d’édition  (Vivendi Universal) ça engendre un mégamonstre qu’on flatte, en se félicitant qu’il soit français.

A la fin des années soixante, on lisait les ouvrages américains qui proclamaient la mort du capitalisme familial par suite de la « révolution managériale » et la littérature stalinienne décrivant la montée irrésistible des grands monopoles – du moins jusqu’à la dictature du prolétariat.

Trente ans plus tard, le capitalisme familial se porte comme un charme (Lagardère, Dassault, Bouygues…) et le grand capital monopoliste profite des privatisations et du retrait de l’Etat. Mieux : les capitaines d’industrie passent pour des hommes sympathiques,  notamment Jean-Luc Lagardère qui proclame bien haut son « amour du livre ».

Oyez cet exploit amoureux, bonnes gens : Jean-Luc Lagardère, patron du groupe principalement voué à la fabrication d’avions (Airbus) et d’armements, et son fils Arnaud Lagardère, qui dirige Hachette, ont acheté à prix sacrifié les maisons d’éditions dont Vivendi Universal voulait se débarrasser au plus vite pour effacer de grosses dettes et en faire de nouvelles : pour obtenir le contrôle de Cegetel face au britannique Vodafone, il faut de l’argent frais obtenu par la vente des maisons d’éditions qui permet l’octroi de nouveaux prêts bancaires. Autrement dit, on ne prête pas qu’aux riches, mais aussi aux grosses maisons très endettées. Ca, c’est le Grand Capital, comme disaient autrefois les communistes.

Mais il y a aussi la Culture. Il y a un quart de siècle, la gauche décrivait Hachette comme une « pieuvre verte » qui allait étouffer les éditeurs et la liberté d’expression. La gauche est arrivée aux affaires et, malgré son horreur des marchands de canons, elle n’a rien tenté contre le céphalopode. Après 1997, avec la gauche plurielle et la modernité à la mode Jospin, le groupe Lagardère a encore grossi sans que les socialistes trouvent à y redire.

Aujourd’hui, le ministre de la Culture se réjouit qu’une « solution française » ait été trouvée. Curieusement, la victoire tricolore ne réjouit pas les éditeurs français indépendants (Gallimard, Le Seuil et d’autres plus modestes) ni le Syndicat de la librairie française. Aussi pragmatique qu’un Raffarin en Charente-Poitou, les uns et les autres se contentent de faire des additions.

Hachette Livre (HL) plus Vivendi Universal Publishing (VUP) égale : Grasset, Fayard, Stock, Lattès, Calmann-Lévy, Hatier, Le Livre de Poche etc. (HL) plus Larousse, Le Robert, Laffont, Plon, Julliard, Perrin, Bordas, Nathan, 10/18, Pocket etc. (VUP), plus le réseau des librairies Hachette (Virgin,Le Furet du Nord, pas moins de 600 points de vente Relay) plus la réunion d’énormes centres de diffusion : celui d’Hachette à Maurepas, celui de Vivendi à Malesherbes.

Au total, Lagardère père et fils vont contrôler 50% de l’édition française (au moins) et assurer 70% de la diffusion du livre français, avec des capacités considérables de promotion par voie de presse (Lagardère possède Le Point) et bientôt de télévision puisque le CSA a attribué à Lagardère trois chaînes sur la télévision numérique terrestre.

Et maintenant, imaginez que vous voulez publier un ouvrage intitulé Le Poulpe Vert. Devinez les réponses des maisons d’éditions précitées et calculez le nombre d’exemplaires mis en place dans les librairies Hachette.

 

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Article publié dans le numéro 803 de « Royaliste » – 11 novembre 2002