Il y a un an, dans cette même rubrique, j’avais consacré un article au livre de Victor Farias, « Heidegger et le nazisme » (Verdier 1987), dans lequel l’auteur entendait démontrer, preuves à l’appui, que ce philosophe allemand, l’un des plus grands de notre siècle, avait été un nazi de conviction et d’engagement, non seulement avant la guerre, mais pendant et après celle-ci.

Comme il fallait s’y attendre, cette thèse a provoqué des débats passionnés dans toute l’Europe, et singulièrement en France où les disciples et les admirateurs de Heidegger avaient monté une garde vigilante autour de leur maître, en réduisant sa collaboration avec le régime hitlérien à la période brève pendant laquelle le philosophe fut recteur de l’université de Fribourg.

Bien que le débat soit loin d’être épuisé, il est aujourd’hui acquis que les accusations portées contre Heidegger sur le plan historique sont pour l’essentiel fondées. Certes, on peut reprocher à Farias des erreurs de détail, la sollicitation abusive de certains textes et les faiblesses de son argumentation proprement philosophique. Mais, malgré la défense présentée notamment par François Fédier (« Heidegger, Anatomie d’un scandale », Laffont 1988) trois faits ne peuvent plus être contestés :

1) Les proclamations publiques du philosophe, son adhésion au parti national-socialiste maintenue jusqu’en 1945, ainsi que de nombreux témoignages, montrent que Heidegger fut un nazi conscient et constant.

2) Cette adhésion au nazisme ne fut pas répudiée après la guerre puisque, publiant en 1953 son cours de 1935 intitulé « Introduction à la métaphysique », Heidegger persiste à célébrer « la vérité et la grandeur interne de ce mouvement » (national-socialiste).

3) Face à la politique nazie d’extermination, le philosophe a conservé jusqu’à sa mort un silence qui ne peut être interprété, à la façon de Fédier, comme celui d’un homme qui ne trouve pas de mots devant l’horreur. En 1952, Heidegger a bien su trouver des mots pour demander que l’on ouvre « aussi » les yeux sur « cet anéantissement de la liberté » que les prisonniers de guerre allemands subissaient. Ce qui revenait à poser implicitement une équivalence entre le sort de prisonniers et celui des victimes du nazisme, selon le procédé qui sera plus tard celui des révisionnistes.

L’ŒUVRE MALGRÉ L’HOMME ?

Si l’homme Heidegger ne peut plus être défendu, peut-on sauver sa philosophie, et continuer de penser avec Heidegger contre ce qu’il a accepté et encouragé ? Tel est, au-delà des discussions historiques qui continuent, le fond du débat qui oppose aujourd’hui les philosophes. Dans un texte qui vient d’être publié en français (« Heidegger, l ‘œuvre et l ‘engagement » Cerf, 1988) Jurgen Habermas soutient qu’il « ne faut pas établir une relation trop immédiate entre l’œuvre et la personne d’un auteur ». Aussi faudrait-il distinguer le contexte idéologique et l’autonomie d’une pensée philosophique, dont les arguments devraient être examinés en tant que tels, et qui nous a laissé les « découvertes durables » que constituent la critique de la raison, la lecture de Nietzsche, l’interprétation de Descartes … De son côté, Elisabeth de Fontenay s’efforce de montrer (« Le Messager Européen » n°2, 1988) que Heidegger, penseur de la technique, nous aide à comprendre la logique nazie de l’extermination – ici présentée comme ultime expression du nihilisme européen, qu’il faut lui-même interpréter comme dernière conséquence de l’arraisonnement du monde par la technique. Selon Heidegger, « l’agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée, quant à son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d ‘extermination … ». Malgré sa finesse, l’analyse d’Elisabeth de Fontenay n’est pas convaincante : quoi qu’elle en dise, cette phrase constitue bel et bien une banalisation du génocide, et pose des équivalences – entre l’agriculture et les camps de la mort, entre les Etats-Unis et l’Allemagne nazie – qui sont autant d’injustifiables procédés. Sauver l’œuvre malgré l’homme paraît une tentative désespérée, malgré la minutie des interprétations défensives, et même si, comme on le fit pour Marx, on distingue différents moments dans une pensée qui, au moins, tolérait le nazisme, et, au pire, le portait en lui et continua de le justifier pendant la dernière période «quiétiste» dont parle Habermas.

NIHILISME ?

Quant à l’accueil que fit Heidegger au nazisme, quant à l’accord profond qui existe entre son œuvre et l’homme qu’il fut, il importe de lire, après Fédier, Elisabeth de Fontenay et Habermas, le livre de Luc Ferry et Alain Renaut (« Heidegger et les Modernes » Grasset, 1988). Même si on ne partage pas les orientations philosophiques de ces deux auteurs, leur critique de Heidegger et du heideggerianisme impressionne par sa rigueur. A cette brève évocation du débat philosophique, il faut ajouter l’intervention du théologien Hans Jonas (publiée par « Esprit », juillet-août 1988) qui commente la célèbre définition de l’homme, berger de l’être : « écartons la résonnance de blasphème que cet emploi du titre sanctifié doit prendre pour des oreilles juives et chrétiennes ; reste qu’il est dur d’entendre ce salut à l’homme, berger de l’être, quand hier encore il a manqué, de quelle sinistre façon, à ses devoirs de gardien de son frère. Ces devoirs-là, la Bible les lui assignait. Mais le terrible anonymat de « l’être » heideggérien, illicitement revêtu de caractères personnels, fait taire l’appel personnel (…) En un sens, c’est vrai, Hitler fut un appel, lui aussi. Ces appels sont noyés dans la voix de l’être, à laquelle nul ne peut dire Non… ». Avec Hans Jonas, voici que se brise la fascination pour l’étrange beauté d’une philosophie éclairée par un Etre proche du divin, par la promesse d’un salut malgré l’arraisonnement du monde par la technique. Fascination et malaise devant cette poésie et ce mystère. Et s’il n’y avait là qu’une théologie caricaturée, une vulgaire mythologie ? Et si, faute d’une éthique et d’un souci politique vrai, l’homme, « poème que l’être a commencé », était destiné à attendre « un dieu », comme dit Heidegger à la fin de sa vie, et à adorer n’importe figure humaine au risque d’être détruit par la pire d’entre elle ? Et si le nihilisme était le secret d’une philosophie mise en pratique par le « premier » Heidegger et jamais désavouée par le « dernier » ? Quant à notre avenir, il n’est pas indifférent que ces questions continuent d’être posées.

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Article publié dans le numéro 502 de « Royaliste » – 10 novembre 1988