Tandis que des faits divers de toutes sortes occupent la première place dans l’actualité, les usines continuent de fermer, les entreprises licencient, le droit social régresse, la domination des forts sur les faibles se renforce et s’étend. De ces formes de violence, il est trop peu souvent question.  Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont tenu une chronique de la guerre sociale (1) qui est indispensable dans une période électorale qui sera riche en opérations de diversion.

 

L’accident de Michael Schumacher ! L’affaire Dieudonné ! La vie privée de François Hollande ! Dans la première quinzaine de janvier 2014, l’actualité a été riche de bien des événements… mais de quelle actualité s’agit-il ? On ne répètera jamais assez, après Pierre Bourdieu, que « le fait divers fait diversion » et l’on s’attend à voir ressurgir, à quelques mois des élections municipales et européennes, la figure archétypique du « Musulman » et les débats sur la viande halal qui avaient agité la dernière précampagne présidentielle. Faut-il se taire sur ces sujets ? Non. Ils ont leur importance mais il faut tout de même s’étonner que la filmographie « identitaire » et « sécuritaire » ressortent surtout en période électorale.

Pas de complot cependant, mais la logique du spectacle : le choc Valls-Dieudonné est médiatiquement beaucoup plus rentable qu’un mouvement social. De fait, la grève des salariés de la SNCM, du 1er au 10 janvier, la séquestration de deux cadres par les ouvriers de Goodyear à Amiens, la suppression à La Redoute de 1 178 postes sur 3 437 en quatre ans, les 5 200 emplois menacés chez Mory Ducros et le maintien par le Sénat de l’immunité parlementaire de Serge Dassault n’ont guère retenu l’attention des directeurs de l’information qui ont estimé que les gens voulaient encore et toujours du Schumacher, du Dieudonné, du scandale bien croustillant.

Cette manière de traiter l’actualité doit être placée dans une perspective plus large – celle de la violence sociale étudiée par Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Les deux sociologues ont l’immense mérite de remettre de l’ordre dans l’actualité et d’établir une hiérarchie des urgences politiques. Quelques exemples.

Il faut dénoncer la délinquance. En faisant confiance à la police de terrain pour s’occuper des petits voyous – avec des effectifs et des moyens suffisants – il faut frapper tout en haut de l’échelle sociale, où se commettent de gravissimes délits financiers. Bien connue, la fraude fiscale est massive et les décisions d’exil fiscal montrent que les Français riches veulent échapper aux règles de la solidarité nationale et à la nation elle-même. Il faut aussi s’intéresser à la fraude à la Sécurité sociale, qu’on attribue à tort aux salariés qui abusent des arrêts-maladie. En fait, «si les fraudes sociales sont estimées à 20 milliards d’euros, les allocataires fraudeurs en représentent seulement 1%, soit 200 millions, d’après la dernière étude de la mission d’évaluation des comptes de la Sécurité sociale. En effet, 80% de cette fraude sont liés aux cotisations patronales (16 milliards) que les employeurs ne paient pas parce qu’ils ont recours au travail dissimulé ». La délinquance invisible, qui conduit rarement ses auteurs en prison, fait de surcroît l’objet de transactions qui allègent les pénalités. Le laxisme est l’un des fruits pourris de l’entre-soi alors que les sanctions tombent dru lors des audiences en comparution immédiate. En 2010, sur les 15 297 mandats de dépôt délivrés, toutes procédures confondues, 15 291 ont été signifiées à l’occasion d’une comparution immédiate ! ». Et les gouvernements successifs aggravent la « justice de classe » puisque les pôles financiers des tribunaux sont en voie de disparition.

Il faut dénoncer les liens avec des ressortissants et avec des pays étrangers mais de manière très précise lorsque les arrangements avec des affairistes libanais, avec l’Arabie saoudite, le Qatar et divers Etats africains constituent des délits passibles de peines de prison auxquelles échappent (pour le moment ?) les bénéficiaires de certains contrats d’armement et les amis de Ziad Takieddine. Mais point de xénophobie : la loi doit être la même pour tous, Français et étrangers, dès lors qu’ils participent à des systèmes mafieux. Or la lutte contre les délits financiers a considérablement faibli depuis une dizaine d’années. Dans « Le Monde » du 28 juin 2012, quatre-vingt deux magistrats ont cosigné une tribune dénonçant « la volonté de dépénaliser à toute force le droit des affaires », « le désengagement des services de l’Etat de ses tâches de contrôle et de détection des manquements aux règles qui régissent les marchés publics » ou encore « l’impuissance des Etats à mettre au pas les paradis fiscaux »… Depuis dix-huit mois rien n’a changé et les obstacles placés devant le futur procureur financier ne devraient pas améliorer une situation très favorable aux voyous en col blanc.

Il faut bien entendu dénoncer l’oligarchie, longuement étudiée dans le livre. Je n’insiste pas sur cette caractéristique essentielle de l’actuel quinquennat mais il est certain que ce mode de gouvernement n’est pas seulement un héritage de la droite chiraquienne et sarkozyste : François Hollande a délibérément choisi des collaborateurs qui épousaient les intérêts et l’idéologie de la classe dominante. Dès lors, il est inutile de s’interroger sur le tournant social-démocrate, social-libéral ou simplement libéral qui aurait été pris récemment par le président de la République : c’est, dès avant son élection en 2012, la ligne ultralibérale qui a été adoptée.

De droite ou de gauche, le gouvernement oligarchique se borne désormais au constat des rapports de force – dans la nation, dans le monde – et s’y soumet d’autant plus volontiers que les détenteurs du pouvoir en tirent largement profit. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot décrivent avec précision un système de domination qui intègre la publicité, la communication politique, le management et les réformes législatives pour conforter et développer l’injustice des rapports entre les classes sociales. Dans les beaux quartiers, précédemment étudiés par les auteurs, dans les conseils d’administration et dans de discrets cercles politico-mondains se nouent et se dénouent les alliances entre les affairistes, les patrons de presse et les dirigeants politiques. De l’autre côté d’une infranchissable barrière, d’innombrables citoyens subissent la violence sociale, symbolique, corporelle, psychique et politique qui est imposée d’en-haut… Violence politique ? Oui, les normes budgétaires, la monnaie unique, la trahison des promesses rédigées par des communicants et le refus de consulter le peuple par référendum, c’est de la violence politique !

Que faire ? Dans leur conclusion, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot désignent l’ennemi : « Notre démocratie est tenue est contrôlée par une aristocratie de l’argent. Par des bourgeois et des nobles, maintenant réconciliés, qui pratiquent un bourgeoisisme systématique ». Dès lors, « il n’y a pas d’autre solution que de rompre avec un capitalisme devenu irresponsable, l’appât du gain immédiat faisant perdre le sens du possible et de la solidarité ». Bien… bien… mais je voudrais tout de même faire part de quelques réserves.

– Présenter les effets de domination comme un système implacable me paraît excessif et démobilisateur. La justice n’est pas seulement une justice de classe, tous les hauts fonctionnaires ne sont pas complices des oligarques, tous les cadres et adhérents de l’UMP et du Parti socialiste ne sont pas des carriéristes. L’Etat fonctionne et la société française continue d’exister parce qu’il y a des juges intègres, des militaires et des policiers courageux et plus largement des fonctionnaires qui font leur devoir et qui, plus encore, se dévouent dans les services publics, dans les hôpitaux, dans les organisations territoriales. Ces fonctionnaires authentiquement républicains, qui voient de près la classe dirigeante, forment une opposition interne qui est actuellement muette – que font les syndicats ? – mais qui peut se mobiliser.

– A trop dénoncer « la domination dans les têtes », on risque de négliger la lucidité d’innombrables citoyens. Pourtant, il y a dans « La violence des riches » des pages savoureuses sur les réactions de lycéens de Gennevilliers que nos deux sociologues avaient emmenés faire une promenade dans des magasins de luxe et des palaces du quartier des Champs-Elysées. Cette lucidité populaire peut cependant basculer dans la pathologie : à force de ne plus croire aux dominants, à force de dire que tout est mensonge à la télévision, de nombreux citoyens en viennent à développer des théories du complot – qu’il s’agisse du complot capitaliste de la Trilatérale, de la subversion musulmane ou de ce qu’on appelle aujourd’hui le complot sioniste pour ne pas dire le complot juif. Les responsables  politiques ne voient pas que le succès des théories du complot signifie qu’ils ont perdu leur légitimité : les dirigeants visibles sont les agents de forces invisibles et ce schéma est d’autant plus séduisant qu’il paraît expliquer l’impuissance des adversaires du Système.

On ne dissipera pas l’illusion complotiste par l’indignation mais par un travail d’explication mettant au jour la classe dirigeante dans ses convictions, ses stratégies et ses comportements. L’œuvre de Michel Pinçon et de Monique Pinçon-Charlot contribue magistralement à la connaissance des grandes familles bourgeoises et de la nouvelle aristocratie de l’argent. Mais « rompre avec le capitalisme » est un mot d’ordre trop général : il néglige les conditions institutionnelles de la destruction du carcan monétaire, de la protection contre la spéculation financière et de la réorganisation de l’ensemble de notre économie. Il faudra bientôt relier tous les travaux de critique constructive dans un programme de transformation radicale.

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(1)    Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches, Chronique d’une immense casse sociale, La Découverte, 2013. Sauf avis contraire, toutes les citations sont tirées de ce livre.

 

Article publié dans le numéro 1048 de « Royaliste » – 2014