Pour des royalistes, il est intéressant et réconfortant d’observer la manière dont François Mitterrand a assumé l’héritage du général de Gaulle.

Qui ne s’en souvient ? François Mitterrand fut un des grands représentants de la vieille tradition républicaine qui, à ce titre, refusa la Constitution de 1958 et s’entêta dans une opposition virulente au général de Gaulle. « Le Coup d’Etat permanent » est le livre emblématique de cette période, qu’on évoque de temps à autre sur le mode narquois et qui fit redouter, en 1981, un bouleversement de nos institutions.

Dix ans plus tard, on constate que ces craintes étaient injustifiées. Non seulement le président de la République n’a pas proposé de réformes contraires à l’esprit de la Vème République, mais il a jusqu’à présent résisté à la pression de ceux qui, à droite comme à gauche, souhaitent un mandat présidentiel de cinq ans qui ruinerait à coup sûr les principes gaulliens d’arbitrage, de continuité et d’indépendance du chef de l’Etat. En outre, il s’est révélé aussi fidèle que possible à la lettre de la Constitution en laissant une grande marge d’autonomie aux gouvernements de gauche successifs (surtout ceux de Laurent Fabius et de Michel Rocard) et, aussi, en défendant les prérogatives présidentielles lors de la cohabitation. D’ailleurs, l’opposition de droite n’a jamais sérieusement contesté François Mitterrand sur la manière dont il assume sa charge. Et il est curieux de constater que les critiques qui reviennent le plus souvent sont exactement les mêmes qu’au temps du général de Gaulle : on dénonce la monarchie présidentielle » et on raille « la cour », on déplore l’exercice trop personnel du pouvoir…

Sous l’intention polémique, se cache une vérité importante : en 1958, nous avons renoué avec notre tradition de l’Etat, dont la royauté capétienne a posé les principes et qu’elle a fait évoluer, y compris au début de la Révolution puis après l’Empire lorsque la monarchie restaurée pose les fondements de la démocratie représentative. Cette tradition française de l’Etat, qui s’était perdue dans les sables mouvants du régime d’Assemblée (la lllème et la IVème République), implique l’arbitrage comme condition de la justice sociale, la continuité de l’action comme gage de l’efficacité, l’indépendance du chef de l’Etat dans le souci de la liberté de chacun (le pouvoir ne doit pas être confisqué par un parti ou par un groupe de pression) et l’unité de la décision qui est la définition étymologique de la monarchie. Le général de Gaulle a repris cette tradition de l’Etat et l’a inscrite en toutes lettres dans une constitution adoptée par referendum, opérant ainsi une esquisse de synthèse entre la tradition monarchique et la tradition républicaine du suffrage universel.

C’est cette synthèse en forme de « monarchie élective » que les républicains de gauche comme Mitterrand ont refusé, par fidélité à un parlementarisme pourtant fort dégradé. Mais l’exercice de la responsabilité suprême change le regard que l’on peut avoir sur les institutions et sur la nation. Un président de la République, lorsqu’il a le sens de l’Etat, s’inscrit nécessairement dans la tradition historique du pays, et quitte peu à peu son habit de partisan. Après son élection, François Mitterrand a compris que la République s’était donnée un Etat véritable qu’il fallait maintenir, et une Constitution dont il fallait préserver la dynamique démocratique. S’agit-il d’une attitude opportuniste ? Non, car les institutions gaulliennes, en raison de leur caractère monarchique, sont la condition première de l’affirmation du « rang » de la France dans le monde, dont F. Mitterrand se montre très soucieux. S’agit-il d’une infidélité à soi-même ? Non plus, car le chef de l’Etat reste convaincu que ces institutions contiennent le danger potentiel d’un excès de pouvoir.

Porté par la logique des institutions, mais conservant sa méfiance à l’égard de celle-ci, le président de la République a choisi une attitude arbitrale (malgré de nombreuses ambiguïtés) et privilégié la continuité tout en veillant jalousement sur ses prérogatives. C’est effectivement une lecture monarchique au sens où nous avons défini ce terme, en même temps qu’une lecture démocratique. Mais cette attitude, aussi justifiée soit-elle, est-elle pleinement satisfaisante ?

– Une monarchie qui n’est pas équilibrée par une légitimité royale (comme en Angleterre, en Espagne etc.) risque effectivement de dégénérer en pouvoir personnel. Pour résister aux séductions de ce type de pouvoir, il faut de fortes capacités de résistance, alors que les royautés modernes garantissent beaucoup plus spontané ment la démocratie.

– La mise en œuvre du principe d’arbitrage risque d’être faussée par les soucis de la réélection ou de la succession, puisque la « monarchie présidentielle » suscite pléthore de « dauphins » – ce qui n’est pas le cas lorsqu’il y a une règle de succession.

– Le principe de l’unité de la décision est battu en brèche par la rivalité entre le président de la République et le Premier ministre, qui est quasiment constante depuis 1958, alors que la fonction royale donne au chef de gouvernement élu au suffrage universel toute possibilité dans la détermination et dans la conduite de la politique de la nation. Autant de constats qui nous font souhaiter que la monarchie présidentielle aboutisse à une monarchie royale.

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Article publié dans le numéro 562 de « Royaliste » – 1er juillet 1991