Le sarkoberlusconisme, qu’es aco ? Le néologisme semble annoncer un pamphlet. Tel n’est pas le cas. Professeur de sciences de l’information et de la communication, Pierre Musso attire notre attention sur une nouvelle forme de comportement politique qui oblige à dépasser le traitement sarcastique du sarkozisme. Le supposé président n’est pas un cas unique et aberrant puisqu’il a une sorte de double transalpin, beaucoup plus pervers que l’antiberlusconisme ordinaire ne le laisse supposer.

Les deux hommes n’ont certes pas fait le même chemin : Nicolas Sarkozy est un pur politicien, Silvio Berlusconi a commencé par construire un empire médiatique. Mais, parvenus au pouvoir, tous deux conçoivent leur activisme de manière tellement semblable que cela donne un système inédit, complexe, déconcertant. Leur point de rencontre, c’est la télévision et l’usage qu’ils en font. La belle affaire, est-on tenté de dire : il est évident que tous deux contrôlent les médias, directement ou par le biais de leurs amis ! C’est beaucoup plus subtil car leur pouvoir se mélange avec la propre puissance de la télévision. Pour connaître la nature du mélange, il faut refaire l’histoire du média et associer à l’enquête ceux qui ont travaillé sur les médias et les médiations : Lucien Sfez, Georges Balandier, Régis Debray, Pierre Legendre que nous suivons de livre en livre ; Sylvie Blum et Dominique Mehl que nous avions négligé.

Pierre Musso distingue quant à lui les « trois moments de l’économie symbolique de la télévision latine » :

La paléotélévision « messagère » (1950-1975), qui est une « télévision-fenêtre » composée de chaînes publiques destinées aux citoyens : cette télévision assure montrer le réel et dire la vérité – celle du pouvoir car la vérité qui dérange est censurée.

La néotélévision «relationnelle » (1975-1995), qui est une « télévision-miroir » composée de chaînes publiques et de chaînes commerciales qui veulent associer le téléspectateur-consommateur à un spectacle scandé par les annonces publicitaires.

La néotélévision « actrice » qui est à la fois un élément central dans la genèse de MM. Sarkozy et Berlusconi et dans le dispositif idéologique des deux potentats.

Si ces trois époques sont pertinentes, si le moment sarkoberlusconien correspond à une réalité observable, c’est toute la critique habituelle de la télévision qui est à revoir car il est désormais inutile de dénoncer la « télé aux ordres du pouvoir » comme en 1960, ou le « spectacle » commercial des années quatre-vingt. Pourtant, il y a toujours du spectacle et du pouvoir (et même toujours plus de pouvoir politique) dans cette Télévision qui n’a pas liquidé ses chaînes publiques. Mais cela se tricote autrement.

Le sarkoberlusconisme, écrit Pierre Musso, promeut « une institution productrice qui, en retour, lui offre un miroir du social dans lequel il se réfléchit. Dans un échange de bons procédés, la néopolitique soutient la néotélévision commerciale qui promeut ses références culturelles dans l’imaginaire populaire : celui-ci se reconnaît en retour, dans les valeurs et les passions de la néopolitique, en un jeu de miroirs sans fin ». Nous voyons en effet Nicolas Sarkozy se produire sur scène et attirer sur lui tous les projecteurs en fonction de l’idée qu’il se fait de l’opinion publique : d’où le recours immodéré et couteuse aux sondages, cette autre fabrique de miroirs déformants, en fonction desquels il cible ses clientèles. Le « débat sur l’identité nationale » est accompagnépar le battage médiatique sur les « minarets » et cible la clientèle du Front national (qu’on suppose uniquement hostile aux arabo-musulmans) mais on peut aussi cibler la « diversité » en nommant Rama Yade, la petite rebelle « noire » confortablement installée dans l’oligarchie de droite et qui renvoie à l’opinion une image positive de la segmentation raciale à la mode sarkozienne.

Silvio Berlusconi est allé beaucoup plus loin dans la fusion de la politique et de la télévision en créant un parti-télé qui est son propre parti (Fuerza Italia), fondé sur les chaînes dont il est propriétaire. Berlusconi oppose délibérément sa télévision politico-commerciale à la RAI, chaîne publique dénoncée en temps que telle mais très utile dans sa dramaturgie de l’affrontement entre deux nations – celle des partisans et celle des adversaires de Silvio Berlusconi, figure du bien ou figure du mal mais toujours figure centrale de la politique italienne. En décidant la suppression de la publicité sur les chaînes publiques, Nicolas Sarkozy va dans le même sens : celui d’une télévision publique pédagogique confrontée aux chaînes privées possédées non par lui mais par ses proches amis (Martin Bouygues).

Ces différences sont beaucoup moins importantes pour nous que le programme commun : le branchement de la néopolitique sur la télévision produit une extraordinaire confusion entre l’imaginaire et le réel : « De même que la paléotélévision ouvre à la découverte du monde, la néotélévision à la découverte du sujet (animateur et téléspectateur), la télévision-réflecteur ouvre à la confusion du réel et de la fiction, de l’observation et de l’action, en somme à la « téléréalité » (2). Chaque jour, nous assistons à la diffusion de bribes de réel qui composent une idéologie qui ne dit pas son nom mais où l’on trouve le divin Marché, les « valeurs » (identité nationale en France, catholicisme en Italie), l’américanisme… et l’omniprésent patron de l’entreprise-France ou l’entrepreneur heureux qui est devenu le patron de la firme Italie.

Les téléspectateurs sont conviés à participer au bonheur de Nicolas et Silvio, deux copains qui sont comme nous : ils aiment les femmes, les vacances dans de belles villas ; les femmes les aiment et ils sont invités partout à l’étranger. Les journalistes et les dirigeants politiques qui participent aux émissions de divertissement et autres « talk-show » pensent qu’ils peuvent tout de même faire passer des idées et conforter leur propre image. Ils ne sont que les complices de metteurs en scènes, à l’Elysée comme sur les plateaux, qui se moquent totalement des convictions et des engagements.

En direct et en différé, c’est la symbolique politique qui est subvertie de cent manières, au profit d’un récit prodigieusement bricolé. Toute la question est de savoir s’il fait encore illusion.

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(1) Pierre Musso, Télé-politique, Le sarkoberlusconisme à l’écran, Editions de L’aube, 2009.

(2) Sur la fabrique de l’imaginaire dans la téléréalité, cf. le livre de Philippe Bartherotte, La tentation d’une île, Jacob Duvernet.