La technique, on ne devrait pas en faire toute en histoire. Il y a un mode d’emploi, ou quelqu’un qui vous montre comment ça fonctionne. Et puis, que ce soit un moulin à vent ou un téléphone, ça marche, ou pas. On peut mettre le nez dans la machine, examiner de près le mécanisme ou suivre de bout en bout une chaîne se fabrique un tube cathodique. Mais bientôt on se lassera, à moins d’être technicien ou historien des techniques : trop d’objets, trop différents…

Bien avant l’arrivée du TGV et du portable, Aristote avait donné une définition de la technique qui vaut toujours la peine d’être méditée : la technê, c’est la « disposition à produire (poièsis) accompagnée de règles exactes ». Une production, doit-on ajouter, qui fait système et qui se développe selon divers réseaux. Ce qui n’est pas difficile à comprendre si l’on songe au chemin de fer, et plus précisément à la SNCF. Nous sommes là dans le concret, dans l’empirique, mais aussi dans l’institutionnel puisque la SNCF est une entreprise nationale, suite à une décision politique.

En première analyse, la technique n’est pas une vue de l’esprit : il nous importe seulement que les trains partent et arrivent à l’heure. Retenons cependant que la technique ne s’engendre pas elle-même comme dans les récits de science-fiction ou dans l’histoire « progressiste » : des robots peuvent certes fabriquer des automobiles mais le développement de la circulation automobile est affaire de droit, d’aménagement routier du territoire, de police…

Au fil de ces évocations banales, n’oublions pas la publicité, faite d’images et de slogans qui nous plongent dans des abîmes de réflexions. Voici quelques années, le TGV nous permettait de « gagner du temps sur le temps » ; puis France télécom nous donna « un avenir d’avance ». A quoi ce verbiage ? Pour aller de Paris à Lyon, il suffit qu’on nous indique les horaires et les prix… Apparemment, cela ne suffit pas puisque la « communication » sur les techniques est omniprésente et séduit d’immenses foules : la télévision et le magnétoscope nous ouvraient les portes d’un univers de haute culture et de démocratie, et maintenant c’est Internet qui libère l’Homme aussi sûrement que Moulinex a « libéré la femme ».

Ce qui n’empêche pas des millions de citoyennes et de citoyens de se heurter aux toujours mêmes impasses sociales et psychologiques. Faut-il alors aller oublier la technique sur le plateau du Larzac ? Dénoncer l’aliénation de l’homme dans la technique, la technicisation de la politique à la manière de Machiavel et l’arraisonnement (conçu comme mise à la raison) du monde par la technique à la manière de Martin Heidegger ? Ou au contraire vouloir toujours plus de techniques émancipatrices ? Débats classiques, qui tournent aujourd’hui à l’avantage des modernes technophiles contre les ringards technophobes. Tout ministre de l’Education nationale qui proclame, dans la tradition des Encyclopédistes, la nécessité de mettre l’ordinateur (et maintenant Internet) dans toutes les salles de classe s’attire immédiatement les faveurs de la grande presse et de Bill Gates. Toute moue dubitative renvoie dans l’enfer obscurantiste.

Ceux qui ne se satisfont pas de ce manichéisme ont tout intérêt à suivre Lucien Sfez dans son analyse des relations entre la technique et l’idéologie (1). On n’y trouvera le complet recensement des idéologies ou des utopies techniciennes, ni le résultat du match entre la Technique et les « grandes idées » mais des éclaircissements qui portent sur les conditions de production des techniques, ou plus exactement sur les conditions de possibilité des technologies anciennes et nouvelles.

Eclaircissements brutaux et mêmes provocateurs si on les résume sous forme de thèses – solidement étayées dans le livre par nombre d’entretiens et d’enquêtes et appuyées sur des références philosophiques majeures. Pour Lucien Sfez, la technique est bel et bien une vue de l’esprit sur la chose. Comprendre une technique, c’est la connaître et cette connaissance se diffuse pas le moyen de discours riches en images et en métaphores : toute technique est une techno-logie, un discours sur la technique qui n’est pas seulement un enrobage plus ou moins philosophique. Ce discours techno-logique est en effet un récit. Plus précisément c’est une fiction (un récit vraisemblable et crédible) qui engendre telle ou telle technique dans une certaine « communauté de croyances » et qui inspire effectivement les actions entreprises dans le champ sociopolitique.

L’affirmation paraît quelque peu romanesque et bien étrangère à l’esprit de sérieux et au solide réalisme qui préside à l’innovation technique. Pourtant l’utopie saint-simonienne est à l’origine des agissements de la technocratie. Pourtant, l’abonnement à Internet est pour une bonne part provoqué par la description fictive d’une démocratie mondiale, d’un libre accès à une communauté planétaire de savoirs, conviviale et transparente… Ceci, comme toujours, à grand renfort d’images : un clic sur une icône et nous voici transformés en internautes « surfant » sur la Toile… Les techniciens donnent toujours une représentation imagée de ce qu’ils font et nous donnent à faire – ce qui ne signifie pas qu’il y ait un imaginaire technicien. Les investisseurs ne sont pas en reste. Eux aussi diffusent toute une imagerie techno-sociale destinée à faire accepter leurs produits. Il est instructif à cet égard de retrouver les expressions qui accompagnèrent voici douze ans le lancement du Plan Câble, censé ouvrir la route d’un monde « branché », dans lequel l’espace est vaincu et l’égalité assurée à tous et en tous lieux par la magie de la « téléprésence »…

Les publicitaires chargés de faire accepter une réforme (par exemple celle des Postes et Télécommunications, magistralement analysée dans l’ouvrage) et de vendre des produits techniques vont encore plus loin puisqu’ils s’ingénient dans leurs messages à effacer la technique : dire que France télécom a un « avenir d’avance » est une tautologie qui ne nous renseigne ni sur l’avenir de l’entreprise publique ni sur son matériel téléphonique.

Ce beau langage embrouille tout : l’utopie, la fiction, le pragmatisme des milieux d’affaires, la politique, le sociétal… Lucien Sfez remet de l’ordre dans toutes les notions et les organise dans son propre dispositif critique. L’utopique ne doit pas être confondue avec le fictif, l’imagerie avec l’imaginaire, les effets discursifs avec la symbolique politique. La technique apparaît dès lors comme une idéologie qui ne peut s’instituer par elle-même ni être vendue pour elle-même sur le marché globalisé (cette autre illusion) par la diffusion d’images, aussi habilement fabriquées soient-elles. Pour que la technique opère, il faut une intervention de l’Etat autorisant (comme pour France télécom) la mise en œuvre d’une technique. Il n’y a pas de contrainte techno-logique mais, toujours, la possibilité d’une libre décision politique.

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(1) Lucien Sfez, Technique et idéologie, Un enjeu de pouvoir, Seuil, 2002.

Article publié dans le numéro 797 de « Royaliste »