Le discours simplificateur sur le retour du religieux masque une mutation des pensées, des institutions et des groupes. Celle-ci s’accomplit dans une dialectique des religions et des cultures dont Olivier Roy souligne la passionnante complexité.

 Chrétiens ou musulmans, les théologiens et les historiens des religions continuent de cultiver une « docte ignorance » toute emplie des sagesses héritées et transmises. Mais ils le font dans un monde qui développe, selon Olivier Roy, une « sainte ignorance » pure de toute compromission et propre à l’effusion mystique (1).

Le siècle qui commence est bien marqué par des phénomènes d’ordre religieux, qui s’étaient manifestés à la fin du précédent. Mais le thème du «retour», accrédité par les médias et le discours politique dominant, ne saurait être tenu pour vérité d’évidence. Du religieux, on nous donne à voir des musulmans, généralement fondamentalistes, le plus souvent arabes, de grandes manifestations catholiques et les cérémonies traditionnelles du judaïsme et du bouddhisme. Se branche sur ces images, qui expriment des réalités incontestables, l’annonce polémique du « choc des civilisations ». En l’occurrence, les civilisations sont réduites à deux blocs : l’Occident chrétien ; le monde musulman. Ce faisant, on néglige la violence des conflits qui ravagent l’Islam et les fortes oppositions qui demeurent entre chrétiens orthodoxes, catholiques et protestants. Mais surtout, on s’abuse en affirmant que les religions traditionnelles sont « de retour » :

– elles ne sont jamais « parties » : le judaïsme était présent comme jamais en Europe dans la seconde moitié du 20ème siècle ; le concile Vatican II a eu un immense écho, le bouddhisme a exercé sa séduction à partir des années soixante…

– elles sont entrées dans une phase de transformation qui affecte classiquement les domaines respectifs du sacré et du profane (par exemple en Russie) et qui s’accompagne aussi de profondes mutations.

C’est l’analyse de ces mutations qui fait l’objet du tout récent livre d’Olivier Roy, élevé dans la tradition protestante – il y fait une jolie allusion dans les premières pages du livre – et qui a acquis au cours de sa vie de chercheur une grande expérience des sociétés de l’Est (Turquie, Iran, Asie centrale) et de l’Ouest (Etats-Unis, Europe latine, Slaves du sud). Les Noirs américains, les syriaques de Turabdin (Turquie), les Ismaéliens du Pamir, les Musulmans de Bosnie et bien d’autres groupes illustrent la complexité de notre monde où l’on croit trop facilement que le marché globalisé simplifie tout.

Au contraire : notre passé religieux continue de marquer notre présent, phénomène classique dont Olivier Roy donne un exemple amusant : à Marseille, Jean-Claude Gaudin, maire catholique de Marseille, parle avec l’accent, tandis que le protestant Gaston Deferre parlait pointu.

La mondialisation suscite une grande effervescence religieuse qui ne profite pas aux religions traditionnelles : malgré le succès des Journées mondiales de la jeunesse, la crise des vocations s’accentue dans le catholicisme. Ce sont les sectes qui progressent dans le monde entier de manière fulgurante – surtout le Pentecôtisme.

Il y a moins de retour des juifs, des chrétiens, des musulmans vers la foi de leurs parents que de conversions à toutes sortes de religions, sur le mode de la radicalité (born again américains, adhésion au fondamentalisme islamique) ou du syncrétisme (les ashrams chrétiens).

Alors que nous sommes habitués à la dialectique du culturel et du religieux (les chrétiens s’approprient la culture romaine ; les missionnaires protestants en Afrique font la promotion des langues locales), les nouveaux mouvements religieux se veulent étrangers aux aires culturelles dans lesquelles ils se développent : la différence religieuse se joue dans l’uniformisation de l’inculture. On mesure le danger de cette attitude mais on se doute que cette religiosité n’est pas la fin de l’histoire.

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(1) Olivier Roy, La Sainte ignorance, Le temps de la religion sans culture, Seuil, 2008. 19 €.

 

Article publié dans le numéro 936 de « Royaliste » – 2008