Puisque la Russie retrouve l’Europe, il importe de découvrir son histoire. Léon Poliakov vient d’y apporter une importante contribution.

Il y avait les Adamantes qui avaient la phobie de l’aigle impérial, sceau de l’antéchrist, l’aristovchtina qui refusaient de prier pour le Tsar et pour les morts, et les errants qui s’enfuyaient dans les déserts ; il y a les Pomortsy qui sont des sans-prêtres modérés et des Théodosiens qui sont des sans-prêtres radicaux, mais surtout la Hiérarchie de Biélaïa Krinitsa qui est prêtrisante. Et encore tant d’autres confréries qui sont des rameaux de la Vieille-Foi…

Le schisme des Vieux-Croyants (1) est une des singularités d’une histoire russe « singulière en tous points » comme l’écrit Léon Poliakov – grand connaisseur de l’histoire européenne et tout particulièrement de l’histoire de la persécution. Gardons-nous de conclure, au vu de quelques mots inconnus et de comportements bizarres, que les Vieux-Croyants sont des marginaux : ils appartiennent pleinement à l’histoire russe ne serait-ce que par leur nombre (vingt millions en 1914), à la littérature russe puisque Dostoïevski a donné le nom de Raskolnikov à l’un des personnages de « Crime et Châtiment », et aussi à l’histoire de la persécution.

Apparu en 1666 le « raskol » (le schisme) fut provoqué par des réformes mineures dans le rite orthodoxe et surtout par le refus des mœurs venues de l’étranger : est pur ce qui est russe, est impur ce qui est « latin » – dans le rite comme dans la nourriture. Ces intégristes avant la lettre furent évidemment persécutés par la théocratie impériale, puis par le tsarisme rouge qui se réclamait d’une tout autre orthodoxie, et ce n’est qu’avec la perestroïka que les Vieux-Croyants purent respirer librement tout en conservant leur traditionnelle discrétion. Léon Poliakov étudie cette histoire avec la science qu’on lui connaît, exposant les causes du conflit, les comportements des diverses confréries, le rôle politique économique, culturel et religieux que la Vieille-Foi a joué de siècle en siècle. Reste à savoir si elle continuera de marquer la Russie libérée du communisme de son empreinte.

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(1) Léon Poliakov, L’Epopée des Vieux-Croyants, Perrin, 1991. Préface de P. Chaunu, postface du professeur E.I. Pronine.

Article publié dans le numéro 561 de « Royaliste » – 17 juin 1991.