Régis Debray fait corps avec la gauche, raison et sentiments mêlés. Mais il en a trop vu – des éminences roses, des mésalliances grises – pour ne pas opposer ses exigences de patriote au prétendu réalisme que les socialistes vont tenter d’imposer.

Le livre (1) est écrit dans la certitude d’une victoire électorale de la gauche et pour nous y préparer. La fête sera brève et ce sera plutôt l’expression un peu vive d’un soulagement. « Un blouson doré de Neuilly dans le fauteuil du général de Gaulle, c’était plus qu’une faute de goût, une atteinte à ce minimum d’estime de soi dont a besoin un républicain du rang pour ne pas baisser les yeux devant son voisin de palier ». L’éviction du président des riches ne suffira pas.

Nous avons souvent dit que les socialistes devraient changer radicalement de politique économique et sociale et nous y reviendrons tant que cela ne sera pas fait, sous la pression des circonstances et par peur panique de tout perdre à nouveau. Régis Debray, quant à lui, va plus loin. Il est trop modeste pour dresser la liste de ses exigences, qu’il présente sous la forme d’une rêverie aimable et parfois amusante. J’y vois un appel à la rigueur politique, sans aucun lien avec la recherche illusoire d’équilibres comptables.

La rigueur, ce serait l’oubli des ambitions personnelles pour aller servir là où l’on est utile à la collectivité nationale. Mais les gazettes nous ont déjà averti que la lutte des places avait commencé bien avant le premier tour de la présidentielle et il nous faudra souvent réciter la lettre de Paul-Louis Courier que recopie Régis Debray : « Nous étions trois sortes de gens appelés par le préfet. Gens de droite aisés à compter, gens de gauche aussi peu nombreux et gens du milieu à foison qui, se tournant d’un côté, font le gain de la partie et se tournent toujours du côté où l’on mange ». Cela date de 1820…

Pourtant bien nourris par les cantines des régions et des grosses municipalités, les socialistes ont faim et entendent se réserver les mangeoires. On n’aboutira à rien en leur signifiant notre dégoût ou, plus poliment, notre déception. Il va falloir batailler. Non pour dénoncer le jeu médiocre des ambitions – d’autres s’en chargeront – mais pour rappeler aux importants qu’ils ne feront rien et qu’ils ne seront bientôt plus rien s’ils continuent à croire à Moody’s, aux experts surpayés par les banques et à la défense du « monde occidental » par l’OTAN. A la longue série des dérives passées, qui risquent de se prolonger, Régis Debray oppose un programme dont je veux souligner deux points décisifs :

Marc Bloch au Panthéon ! Lorsqu’un homme d’affaire franco-américain (Jean Monnet) fut porté au Panthéon par François Mitterrand, Régis Debray souhaita que le grand historien, l’admirable résistant torturé et assassiné par les Allemands, soit conduit dans la même demeure. Il faut reprendre le projet, et le faire aboutir. Rendre hommage à Marc Bloch, c’est renouer le fil de notre histoire, retrouver l’histoire de France. Rien n’est plus urgent pour la gauche – et pour la droite – car l’oubli de l’histoire et le mépris du peuple ont conduit à l’abandon du projet républicain.

Sauver la langue française ! Il faut un immense effort dans les établissements d’enseignement mais aussi l’action exemplaire des responsables politiques et des journalistes qui ont américanisé leurs propos et leurs attitudes par le story telling , le talk show, le care de Martine Aubry et ce nouveau personnage de la comédie médiatique qu’est le speech-writer, autrement dit le rédacteur de discours (Henri Guaino) qui croit ce qu’il écrit pour quelqu’un qui s’en fout.

S’il tombe sur ces lignes, Pierre Moscovici, qui œuvra au « Traité constitutionnel » tout en assurant l’ambassade américaine de sa fidélité aux Etats-Unis, pourra se dire que le républicain républicaniste qu’est Régis Debray et le républicain royaliste que je suis communient dans la même ringardise. Il s’apercevra bientôt, sur les ruines de sa petite Europe libre-échangiste, que l’avenir se construit sur du passé raisonnablement critiqué et fidèlement transmis.

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(1)Régis Debray, Rêverie de gauche, Flammarion, 2012. 10 €.

Article publié dans le numéro 1013 de « Royaliste » – 2012