Sous un titre attirant, «  Pragmatisme monarchique et mystique républicaine », Luc Rosenzweig a offert aux lecteurs du Monde (1) un article remarquablement pensé.

Le mariage de Philippe et Mathilde est à l’origine de cette réflexion qui marque le retour de l’idée monarchique dans la pensée contemporaine, tous clichés balayés. La symbolique politique s’y trouve enfin inscrite dans l’ordre des raisons, l’exemple de la Belgique montrant la force unifiante d’une monarchie dont on a trop dit, naguère, qu’elle ne servait à rien : comme dans six autres pays membres de l’Union européenne, la fonction royale opère de multiples manières, généralement positives, puisque les peuples s’y rallient (en Belgique au 19ème siècle, en Espagne voici vingt-cinq ans) ou souhaitent la préserver – en Europe du Nord, en Grande-Bretagne mais aussi dans le Commonwealth comme le prouve le récent référendum australien.

Mieux encore : au strict décompte (huit république, sept monarchies dans l’Europe des Quinze), Luc Rosenzweig préfère une analyse historique et politique qui met en évidence deux points : le régime républicaniste a été choisi par défaut en Allemagne et en Autricheet en Italie ; par ailleurs, « la distinction entre monarchie et république n’est plus pertinente pour caractériser le degré de démocratie d’un pays » puisqu’il y a des républiques autoritaires et des monarchies qui ont permis l’instauration d’un « système politique basé sur la souveraineté populaire ».

Cette remarque mériterait à elle seule cent pages (au moins) de commentaires, et il faudrait un gros volume pour prolonger les observations de Luc Rosenzweig sur la force de l’amour que les peuples portent aux reines et aux rois, et sur les carences de la mystique républicaniste. Je voudrais cependant de relever mon éloge de quelques pincées de sel critique.

Peut-on vraiment dire que la monarchie est « pragmatique » puisqu’elle se définit par un ensemble de principes institués selon la raison juridique ? Rien qui relève de l’empirisme, de la navigation à vue dont se flattent les dirigeants politiques inconsistants.

Quant à l’immense question des relations entre le monarchique et le religieux, entre la royauté et la transcendance divine, il me paraît difficile d’affirmer que « laïcité de l’Etat et monarchie ne font pas bon ménage ». Bien au contraire, c’est dans la tradition monarchique française, historiquement gallicane mais surtout pénétrée par le souci très chrétien de l’autonomie du politique, que s’engendre notre concept de laïcité. N’oublions pas non plus que la laïcité n’est pas reconnue comme principe constitutionnel dans la plupart des régimes non-monarchiques. Enfin, l’hypothèse d’un souverain athée n’est pas absurde puisque la monarchie peut être simplement considérée comme accomplissement de la raison politique dans l’histoire d’une nation. Bien entendu un athéisme royal ne saurait être normatif, car la liberté religieuse doit être respectée par les incroyants comme par les croyants, mais il ne soulèverait aucune difficulté politique en Europe, où il est acquis que le sacre ne fait pas le roi – ce cérémonial ayant d’ailleurs disparu dans toutes les royautés ouest-européennes, à l’exception de l’Angleterre.

Dernier point, non le moindre. Après avoir évoqué le risque génétique lié au mode de transmission du pouvoir, Luc Rosenzweig conclut son article par une référence à l’écrivain belge Simon Leys, qui estime que « la monarchie est le meilleur des systèmes, à condition que le roi soit tiré au sort chaque année ». Hélas ! La protection contre le risque génétique serait dérisoire car en ce domaine les hasards de l’hérédité sont moindres que ceux de la loterie. En revanche, une désignation annuelle serait catastrophique : le lien entre le peuple et le pouvoir politique serait brisé puisque c’est principalement la continuité dynastique qui rend perceptible la temporalité politique – mémoire commune, actualité du pouvoir, projet national – et immédiatement sensible l’identité collective (2). A la régression magique du tirage au sort, la dévolution du pouvoir selon le droit dynastique est préférable puisqu’elle permet, comme Luc Rosensweing l’écrit justement, le mélange du raisonnable et de l’affectif qui fait le charme des monarchies de tous les temps et de tous les pays.

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(1) Le Monde, 25 décembre 1999.

(2) Cf. l’éditorial du numéro 739, Philippe et Mathilde.

 

Editorial du numéro 741 de « Royaliste » – 2000