L’Irak a presque disparu de la scène médiatique et nous reviennent seulement les échos d’une situation anarchique. Avant même de tenter d’envisager un avenir possible pour un peuple qui vit un interminable martyre, il importe de prendre la mesure de ce qui s’est effondré lors de la prise de Bagdad et de repérer les caractéristiques des peuples qui constituent l’Irak. Chercheur au CNRS, spécialiste des pays arabes du Moyen-Orient, auteur d’un ouvrage sur La question irakienne qui fait autorité, Pierre-Jean Luizard a bien voulu nous expliquer l’histoire et la sociologie d’une nation qui reste méconnue.

Royaliste : Depuis la publication de votre livre, les Anglo-américains sont entrés à Bagdad. Que vous inspire ce fait ?

Pierre-Jean Luizard : On peut mettre en parallèle cette situation avec la période de l’occupation britannique. Dans les deux cas, cette occupation militaire s’est faite hors du droit international – mais il n’y avait pas encore à la fin de la Première Guerre mondiale d’institutions internationales.

Dans les deux cas, la puissance conquérante a mis en avant des idéaux émancipateurs : ainsi, le général britannique qui conquiert Bagdad en 1917 affirme que ses soldats ne sont pas venus comme des conquérants mais pour libérer le peuple arabe de la tyrannie ottomane. Les Américains tiennent aujourd’hui le même discours.

Autre parallèle : l’occupation britannique et l’occupation américaine ont été légitimées après coup par la communauté internationale. En 1920, ce fut dans le cadre de la politique des mandats qui mettait en application les principes énoncés par le président Wilson – plus précisément le droit des peuples à l’autodétermination.

C’est à partir de cette idéologie libératrice que la Société des Nations a confié à la France et à la Grande-Bretagne un certain nombre de mandats sur les nouveaux États arabes au Proche et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, la résolution de l’ONU votée à l’unanimité reconnaît aux États-Unis d’Amérique le droit d’occuper l’Irak et de gérer la reconstruction politique du pays ainsi que ses ressources naturelles – notamment le pétrole. Notons aussi que le président Wilson exprimait fortement une culture américaine empreinte de biblisme et d’évangélisme que l’on retrouve aujourd’hui chez George Bush.

Royaliste : L’histoire ne se répète jamais à l’identique…

Pierre-Jean Luizard : II faut bien sûr relever des différences. Lors de la première occupation de l’Irak, les États-Unis n’étaient pas la plus grande puissance mondiale. Ils avaient donné naissance à la Société des Nations parce que le messianisme américain avait besoin de la communauté internationale pour apporter son message émancipateur. Aujourd’hui c’est le contraire : le président Bush a été le fossoyeur de l’ONU et il estime que la communauté internationale est un obstacle au messianisme américain. Selon cette perspective, il était donc du devoir des États-Unis d’agir contre la volonté de l’ONU pour mener ce qu’on appelle officiellement la « guerre de libération » de l’Irak.

Royaliste : En quel sens peut-on parler d’une question irakienne ?

Pierre-Jean Luizard : Par « question irakienne », j’entends un double rapport de domination : confessionnel, des sunnites sur les chiites, et ethnique – des Arabes sur les Kurdes. Dans le cadre politique de l’empire ottoman, le rapport de domination sociale des sunnites sur les chiites existait de façon occulte. Ce double rapport a été institutionnalisé en 1920 par la création d’un État irakien. Royaliste : Quelle est l’importance du chiisme en Irak?

Pierre-Jean Luizard : C’est en Irak, à Najaf et à Kerbela que les événements fondateurs du chiisme ont eu lieu, au VIIe siècle. Mais les chiites qui vivent aujourd’hui en Irak sont en général des nouveaux convertis. Ce sont les descendants des bédouins venus s’installer en Mésopotamie – la dernière migration datant des années vingt.

Royaliste : Quel est le lien entre le processus de sédentarisation et le phénomène de domination sociale ?

Pierre-Jean Luizard : Les tribus bédouines qui se sédentarisent perdent la puissance , autrement dit le pouvoir de prélever par la guerre un tribut sur les populations sédentaires, et elles tombent dans la servitude et la déchéance. Cet asservissement a été facilité par la politique de l’État ottoman : pour asseoir son autorité sur des campagnes trop autonomes, il a distribué des titres de propriété privée à de grands chefs tribaux. Apparaît alors un clivage de classes, inconnu dans la société tribale traditionnelle où la propriété privée était inconnue. Au XVIIIe et au XIXe siècle, la population sédentarisée est largement constituée de nouveaux serfs qui vivent une double humiliation : l’obligation de travailler la terre, la soumission au cheikh promu propriétaire terrien.

Royaliste : Dans quelles conditions ces paysans sunnites se convertissent-ils au chiisme ?

Pierre-Jean Luizard : Les autorités religieuses des villes saintes du pays ont fait un intense prosélytisme. Le chiisme donnait à ces paysans asservis un cadre qui leur permettait d’exprimer leur souffrance. On sait que le chiisme valorise dans ses rites collectifs l’expression de la souffrance. On ignore trop souvent qu’il fait de la révolte contre toutes les formes de despotisme un devoir religieux. D’où le succès de la propagande religieuse : elle aboutit à la formation d’un pays chiite homogène qui existe toujours au centre et au sud de l’Irak.

Royaliste : Quelles sont les conséquences de l’occupation britannique ?

Pierre-Jean Luizard : Entre 1917 et 1920, c’est le gouvernement anglais des Indes qui gère le pays sur le mode d’une occupation militaire directe face à une population majoritairement hostile. L’attribution aux Britanniques d’un mandat sur l’Irak met le feu aux poudres : sous la direction des religieux chiites, la révolution de 1920 fait environ 100 000 victimes dans les rangs des troupes britanniques. La révolution est matée mais les Britanniques renoncent à l’occupation militaire et suivent les thèses du Bureau arabe du Caire : il s’agit de créer un État-nation, qui est présenté sous la forme d’un État arabe.

Formulée par les Anglais, cette conception ethnique est étrangère au pays : alors que le sentiment de l’arabité était intégré dans la société tribale et dans la conviction religieuse, l’État irakien se fonde sur un arabisme qui va s’affirmer sous la forme du nationalisme arabe et institutionnaliser le double rapport de domination que j’ai déjà évoqué.

Ainsi le vilayet de Mossoul, où vivent les Kurdes, est annexé au royaume hachémite (à cause de ses ressources pétrolières) sans que le caractère arabe du régime en soit pour autant transformé. Alors que les Kurdes avaient reconnu aux Ottomans le droit de les gouverner dans le cadre d’un État multiethnique, ils dénient ce droit au régime irakien et entreprennent une lutte qui n’est pas terminée. Quant au rapport entre sunnites et chiites, il est plus difficile à définir puisque aucune constitution irakienne n’affirme que les premiers doivent gouverner les seconds : au contraire, le principe d’égalité est apparemment respecté dans le cadre démocratique d’une monarchie parlementaire moderne et la différence religieuse a été masquée jusqu’à la révolution religieuse en Iran.

II y eut ainsi toute une apparence de vie politique qui donnait l’illusion qu’il était possible de démocratiser le pays et de résoudre la question irakienne à l’intérieur du système institutionnel. La défaite des religieux en 1925 ouvre en effet la voie à des mouvements transcommunautaires qui mettent en avant la question nationale, ou bien la question sociale, par rapport à un passé confessionnel qu’on croyait révolu. La plupart des membres de l’élite arabo-sunnite, qui constituait le relais local du pouvoir ottoman, se sont ralliés aux Britanniques et ont assuré le gouvernement du pays et fourni les cadres militaires. La communauté chiite s’est quant à elle massivement tournée vers le Parti communiste irakien qui a mis très habilement en avant la question sociale en exploitant des thèmes proches de ceux du chiisme : tout particulièrement le devoir de révolte contre l’injustice et la tyrannie. Les communistes sont aussi des anticléricaux, qui utilisaient une réaction classique de rejet du clergé dans les pays où il a longtemps dominé la société.

Royaliste : N’y avait-il pas là un intéressant processus de modernisation ?

Pierre-Jean Luizard : II n’effaçait pas le vice originel : l’État irakien permettait de pérenniser la domination occidentale et assurait la mainmise de la minorité arabo-sunnite (20 à 23 % de la population) sur le pays. Les élites sunnites ont très vite troqué leur identité religieuse contre une identité arabe, ethnique, dans laquelle la religion n’était plus qu’une catégorie culturelle du nationalisme arabe. Les chiites ont donc été marginalisés. Ainsi, le code irakien de la nationalité voté en 1924 distingue deux catégories de citoyens : les Irakiens de nationalité ottomane ou issus de nationaux ottomans se voient accorder automatiquement la nationalité irakienne alors que d’autres citoyens sont désignés comme étant « de rattachement iranien » (même s’ils sont arabes) et sont mis en demeure de prouver leur irakité. Entre ces deux statuts, la masse de la population irakienne (80 %) qui vit à la campagne et qui est généralement chiite n’avait pas de nationalité définie. Peu à peu, on en viendra à considérer, dans les années trente, que cette masse est de rattachement iranien.

Cette discrimination est remise à l’honneur par Saddam Hussein qui crée en 1969 des certificats de nationalité A et B correspondant aux deux catégories que je viens d’indiquer. Les Kurdes fayli (communauté kurde et chiite) furent les premières victimes de cette discrimination qui s’est ensuite développée dans le cadre d’une campagne xénophobe anti-persane annonciatrice de la guerre avec l’Iran. Ceci est connu mais on oublie que le mouvement religieux, qui avait repris sa place historique en Irak à la fin des années soixante-dix, s’était engagé dans une guerre civile larvée contre le pouvoir baasiste…

Royaliste : Pouvait-on envisager alors la chute du régime ?

Pierre-Jean Luizard : Si l’Irak avait connu une évolution autonome, le systeme.se serait effectivement effondré trente ans plus tôt. Mais la dictature est sauvée par deux événements quasi-miraculeux :

– la manne pétrolière à partir de 1973 qui permet à Saddam de financer un appareil répressif et une armée solide qui est considérée par les grandes puissances – à commencer par les Américains – comme l’instrument privilégié du combat contre la révolution islamique ;

– l’alliance stratégique entre les États-Unis et le régime de Saddam Hussein qui s’amorce dès la prise du pouvoir par Saddam et qui se développe tout au long des années quatre- vingt avec notamment un transfert sans précédent de technologie. La chute du régime de Saddam Hussein n’est pas seule- ment la chute d’un tyran ni celle d’un régime : il n’y a plus d’État en Irak, tout est à reconstruire par des Américains qui ne pensaient pas se trouver dans un tel vide.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 819 de « Royaliste » – 23 juin 2003.

Pierre Jean-Luizard, La question irakienne, Fayard, 2003.