Rien n’est pire que de faire naître une espérance, puis de l’étouffer dans la brume des propos dilatoires. C’est pourtant le procédé employé par Lionel Jospin face aux élus corses réunis le 6 avril à Matignon pour débattre de l’avenir de l’île.

Alors qu’on attendait une décision politique du Premier ministre, par rapport aux propositions formulées par les défenseurs majoritaires d’une large décentralisation et les partisans d’un statut d’autonomie, la seule perspective finalement offerte est celle de la création de groupes de travail chargés de présenter des « orientations claires et acceptées » avant la fin de l’été. Comme ces orientations ont déjà été définies, et les désaccords clairement exprimés, il est vain de reprendre la discussion dans les mêmes termes.

Une fois de plus la « méthode Jospin » est prise en défaut. Pourquoi le Premier ministre a-t-il appelé en décembre dernier à une vaste réflexion sur l’avenir de l’île, et pourquoi a-t-il déclaré en février que la population corse pourrait être consultée sur le projet de statut alors préparé par José Rossi, et par Jean-Guy Talamoni au nom des nationalistes ? Il était évident qu’une consultation par référendum des seuls habitants de la Corse serait contraire à la Constitution. Il était évident que l’enseignement obligatoire de la langue corse ne pouvait être envisagé puisque le français est constitutionnellement reconnu comme langue de la République. Il était évident que le principe de l’universalité budgétaire empêchait que les impôts des Corses soient dépensés sur le seul territoire corse érigé en « communauté insulaire ».

Le Premier ministre a voulu ruser en laissant des nationalistes et des représentants du Parti socialiste mener des tractations sous l’égide faussement discrète du Grand Orient – alors qu’il avait déclaré que rien ne serait négocié dans le secret. Et il a nourri l’illusion d’une « consultation non décisionnelle » des Corses – ce qui aurait constitué un détournement de procédure, et une reconnaissance implicite du « peuple corse » déclarée contraire à la Constitution en 1992.

Quel que soit le jugement porté sur les projets présentés par José Rossi et Jean-Guy Talamoni, ils ont eu le courage politique et physique de prendre leurs responsabilités, en faisant confiance au gouvernement de la France. Et voilà qu’on les informe de l’existence de « contraintes institutionnelles » et de « conditions politiques » qui doivent être « prises en compte », ce qui « nécessite une révision constitutionnelle » dont le Premier ministre « voit mal » comment elle pourrait être engagée «et a fortiori aboutir » !

Telles sont les formules qui signalent habituellement l’incapacité, le lâchage, le reniement, et pour finir l’enterrement des réformes. Pour ce qui concerne la Corse, le Premier ministre ne prend pas le risque d’une grève, d’une manifestation ou d’un article désagréable du Monde – mais du ressentiment durable de ce qui ont été abusés et de la violence ouverte. Si le sang coule à nouveau sur l’île, c’est Lionel Jospin qui en portera la responsabilité.

Nous ne saurions nous en tenir à ce lamentable constat. La question corse ne sera pas résolue par des arrangements équivoques, mais par une révolution conceptuelle préalable à une réorganisation juridique qui doit concerner la France tout entière.

Les royalistes, qui ont posé les principes de la démocratie moderne en gardant la mémoire de l’ancienne monarchie, peuvent contribuer à cette redéfinition d’ensemble. Ils se souviennent que le royaume de France abritait des « nations » et des peuples plus ou moins confusément définis selon la naissance, les mœurs, la langue souvent, la religion parfois. Ils ont contribué à inventer la Nation moderne (selon la loi égalitaire et avec le roi) mais leurs adversaires jacobins se sont acharnés à dissoudre les peuples dans un Peuple-Nation. D’où de terribles conséquences (1) et des ambiguïtés violentes (sur la souveraineté, nationale ou populaire ; sur l’appartenance à l’ensemble français) dont les Corses, parmi d’autres, souffrent aujourd’hui.

Il est possible de distinguer (donc de reconnaître) les peuples de France et la nation française sans les séparer, à condition de préciser la nature, les finalités et les modes d’exercice du pouvoir politique. Ici, la discussion est déjà engagée.

 

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(1) Cf. le livre capital de Shmuel Trigano, L’Idéal démocratique à l’épreuve de la Shoah, Editions Odile Jacob, 1999.

 

Editorial du numéro 748 de « Royaliste » – 17 avril 2000