Morne campagne. Pourquoi s’ennuie-t-on à ce point ? Manifestement, les grands partis rivaux n’ont rien à se dire, ni à nous dire – sinon de voter pour eux. On peut, bien sûr, se contenter de prendre acte de l’épuisement du discours politicien, pour en tirer l’habituelle condamnation de la classe politique. Il est plus juste et plus utile de s’interroger sur les causes profondes de cette situation inédite.

Habitués au heurt des grandes religions politiques, à l’affrontement « classe contre classe » et « projet contre projet », nous assistons aujourd’hui à une bataille verbale, à une rivalité ardente mais dépourvue de vraie passion entre équipes et, surtout, entre futurs candidats à l’élection présidentielle. Il y a évidemment un enjeu politique capital, mais il concerne le pouvoir suprême – les gains et les pertes en sièges s’inscrivant dans des stratégies personnelles à plus longue échéance. Cette « présidentialisation » du scrutin de mars ne devrait pas empêcher, bien au contraire, un débat de nature idéologique. Or celui-ci n’a pas lieu. Cet événement majeur ne peut s’expliquer seulement par le consensus implicite qui a été maintes fois souligné. Pour tenter de comprendre ce qui se passe, il faut jeter un coup d’œil sur notre arrière-plan politique.

QUELLE RÉVOLUTION TRANQUILLE ?

Les hommes, dit-on, font leur propre histoire mais ils ne savent pas laquelle. Sans nier le moins du monde la portée des réformes réalisées, force est de constater que les véritables révolutions intervenues depuis 1981 ne sont pas celles qu’attendaient ou redoutaient les protagonistes. A droite, la victoire de François Mitterrand évoquait le Front populaire – les occupations d’usines, le communisme menaçant face auquel le nouveau Président faisait figure de Kerenski… Pour la gauche le moment semblait venu de « changer la vie » et de transformer la politique même. Dans la peur et dans l’espoir, la révolution s’est faite autrement, tranquille dans son déroulement, et pourtant rapide et radicale.

Admis au gouvernement, et devenu par ce fait complice malheureux d’une politique pour lui inacceptable, puis tombé dans une opposition rageuse et inefficace, le Parti communiste n’a cessé de perdre des plumes, à tel point que l’anticommunisme, dans notre pays, est devenu inutile. Nul doute que le parti de Georges Marchais était en crise profonde avant 1981. Mais ces cinq dernières années ont précipité un déclin inéluctable et, surtout, l’ont rendu évident aux yeux de tous.

L’image du socialisme s’est, elle aussi, complètement transformée. Autrefois présenté comme force subversive, se concevant lui-même comme agent de transformations décisives, le Parti socialiste s’est canalisé et son candidat s’est comporté autrement que prévu. D’une part, François Mitterrand s’est révélé bon et loyal serviteur de la Vème République et a inscrit son action diplomatique dans la meilleure tradition de notre pays. D’autre part, le Parti socialiste a épuisé ses ressources doctrinales, soit par réalisation de ses vœux (les nationalisations, la décentralisation), soit par impossibilité de les réaliser (la laïcité, la rupture avec le capitalisme). D’où son malaise. Au divorce entre ce qu’il dit et ce qu’il fait – ou accepte – s’ajoute une contradiction profonde entre lui-même et lui-même : il se voit comme le parti socialiste classique qu’il a été, alors qu’il devient un parti-machine de type social-démocrate, regardé comme tel par les électeurs. Il a cessé d’effrayer, mais n’incarne plus l’espérance.

Face à ce bouleversement des données, la droite se trouve fort dépourvue. L’effacement du Parti communiste et la transformation du Parti socialiste la privent de ses deux meilleurs arguments, en forme d’épouvantails. Sans doute a-t-elle versé dans l’idéologie, en guise de compensation. Mais ce n’est qu’un vernis, qui s’écaille à mesure qu’elle se rapproche du pouvoir. La prudence de sa « plateforme » contraste singulièrement avec les outrances de ces dernières années, et nul ne peut jurer qu’elle tiendra en tous points ce qu’elle promet.

UN ÉTRANGE BILAN

La Révolution majusculaire ne s’est pas faite, la Contre-Révolution ultra-libérale n’aura pas lieu. Les tendances profondes indiquent un apaisement de notre vie politique par extinction de nos grandes querelles, par épuisement des thèmes les plus passionnels de notre histoire récente. Un bipartisme pourrait en découler à moyen terme, malgré la renaissance d’une droite extrême et l’existence de deux familles sensiblement différentes à droite…

Nous n’en sommes pas là, je m’empresse de le souligner. L’après-mars risque d’ouvrir une crise grave, qui mettrait en péril les institutions sans toutefois recréer les camps traditionnels : c’est une partie de la droite qui refuse aujourd’hui la logique gaullienne, que la gauche a reprise à son compte.

Tel est l’étrange « bilan » politique de la législature. Ni la droite ni la gauche ne l’avaient imaginé ainsi, même si la victoire de cette dernière a accéléré nombre d’évolutions, y compris en elle-même. On comprend, dans ces conditions, que les protagonistes évitent les débats de fond, et ceci d’autant plus qu’il est désormais impossible d’insérer le changement social dans un programme. Sur ce terrain incertain, la volonté de puissance peut seule s’affirmer sans complexe. Quelles qu’en soient les conséquences.

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Editorial du numéro 444 de « Royaliste – 26 février 1986