Latent depuis des années, le malaise politique a soudain provoqué, courant décembre, abondance de déclarations et de diagnostics. Tandis que Michel Noir en rupture de RPR, invite une « France malade » au sursaut, Jacques Chirac dénonce la « crise de l’Etat », Simone Veil une « crise de régime », André Passeron une « crise des institutions » et des députés socialistes insistent pour leur part sur la crise de la représentation démocratique… Au lieu de surenchérir, distinguons soigneusement les domaines avant d’examiner quelques solutions.

La « crise » des institutions n’est pas plus grave aujourd’hui qu’au temps du général de Gaulle. Les conflits entre le Président et le Premier ministre existent depuis 1958 et leur rivalité n’a cessé de marquer la 5è République après 1968. Quant à l’ambiguïté du chef de l’Etat, obligé d’être à la fois arbitre et acteur du jeu politique, elle est inhérente à la fonction présidentielle. Comme nous l’avons cent fois montré, ces faiblesses peuvent être surmontées par la mise en œuvre des principes d’arbitrage, de continuité et d’indépendance inscrits dans notre Constitution – ce que nous appelons la monarchie tempérée par le roi – et non par une destruction des acquis de la synthèse gaullienne et mitterrandienne par le biais du quinquennat ou par l’adoption d’un régime présidentiel (1).

LA DECISION POLITIQUE

lI y a e revanche une sérieuse crise gouvernementale, qui est plus conjoncturelle que structurelle. Le fait est que, contrairement à la pratique antérieure, François Mitterrand laisse au gouvernement toute latitude pour « déterminer et conduire la politique de la nation ». Encore faut-il que le Premier ministre affirme un projet clair, cohérent et mobilisateur. Or Michel Rocard a fait le choix, par conviction technocratique et par calcul électoral, d’une « politique modeste », strictement gestionnaire, qui consiste à décider le moins possible, à différer les questions, à laisser pourrir les conflits et à se mettre à l’abri lorsque le vent souffle trop fort. Du coup, l’Elysée se trouve en première ligne plus souvent que nécessaire dans les conflits sociaux de quelque ampleur et se voit obligé d’intervenir pour régler des affaires mineures au risque de se trouver débordé.

Ces facteurs conjoncturels ne doivent cependant pas masquer la crise majeure qui affecte la décision politique en tant que telle. La puissance des castes technocratiques, la confusion des fonctions gouvernementales et administratives, l’inertie propre à la bureaucratie, la dilution des responsabilités, rendent inopérante l’autorité politique, entraînent l’usure rapide de ceux qui l’exercent et aboutissent à une paralysie croissante du système. Cette situation est d’autant plus inquiétante que l’autorité politico-administrative n’est plus stimulée par une contestation syndicale dynamique, ni par une opposition cohérente, et que l’institution parlementaire a de plus en plus de mal à jouer son rôle. Des députés menacés dans leur pouvoir législatif par les organismes européens, des sénateurs qui ont cessé depuis longtemps d’être représentatifs, des « affaires » qui discréditent la fonction parlementaire : le vague à l’âme est compréhensible. Il n’est pas excusable pour autant. Rien n’empêche les élus, qui exercent souvent des responsabilités importantes dans leurs formations respectives, d’avoir des idées, de formuler des projets, d’animer le débat parlementaire en même temps que le débat civique. Si la classe politique remplit mal sa fonction, c’est, nous le savons, parce que les partis de droite et de gauche ont abandonné la réflexion intellectuelle et se trouvent aujourd’hui dépourvus de projet. Ce pragmatisme politique, souvent proche d’une attitude cynique, est aggravé par la logique de l’élection présidentielle, qui incite à la constitution de clans et de clientèles à l’intérieur des partis, et aux récentes prises de distances de féaux impatients – tels François Léotard et Michel Noir.

POUR EN SORTIR

Tels sont, rapidement résumés, les constats que nous faisons pour notre part depuis des années. C’est dire que la prise de conscience de la classe politique vient très tard et qu’il faut sans plus attendre envisager des solutions.

Si la question institutionnelle ne peut être réglée à court terme, il est possible de résoudre le problème de gouvernement en changeant de Premier ministre et en renouvelant au moins en partie l’équipe ministérielle.

Souhaitons que le président de la République ne tarde pas trop à prendre cette décision nécessaire, afin qu’une dynamique soit relancée. Il importe d’autre part que les formations politiques, à l’exemple du Parti socialiste qui travaille depuis quelques mois sur son projet, entreprennent sans tarder le travail de réflexion qui leur permettra de retrouver l’identité et la capacité de proposition qui leur manquent aujourd’hui, La crise globale de la décision politique sera quant à elle beaucoup plus longue et difficile à résoudre. Elle exige une révolution des structures, des méthodes et du recrutement de la haute administration, accomplie dans le cadre d’une transformation du droit politique (2). Osons enfin l’entreprendre.

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(1) l’éditorial du n° 548 de « Royaliste ».

(2) cf. B. Barret-Kriegel, « Royaliste » n°541

Editorial du numéro 459 de « Royaliste » – 31 décembre 1990