Qui faut-il croire ? L’Institut national de la Statistique qui annonce un recul de la pauvreté en France ? Ou l’expérience commune appuyée par des enquêtes de terrain et par d’autres chiffres soulignant la folle croissance des inégalités et l’accumulation des malheurs qui frappent des millions de chômeurs et de travailleurs pauvres ?

Avant que les candidats à la présidence ne se livrent à la classique bataille des chiffres, nous présentons quelques éléments de réflexion sur la situation sociale dans notre pays.

 Toujours moins de pauvres en France ! Tel est le bilan réconfortant qu’établit l’INSEE dans son dernier rapport sur « les Revenus et le patrimoine des ménages ». Les preuves statistiques abondent : la proportion des personnes vivant sous le seuil de « pauvreté monétaire » (moins de 788 euros par mois) est tombée de 13,5% en 1996 à 11,7% en 2004. Il ne resterait donc plus que 6,9 millions de personnes en situation de pauvreté monétaire (1).

Cette diminution de la pauvreté s’accompagnerait sur le long terme d’une nette tendance à la réduction des inégalités : en 1970, 18% des Français vivaient sous le seuil de pauvreté monétaire, et seulement 12% en 2003. Parallèlement, l’écart entre les salaires masculins et féminins s’est réduit : les salariées à temps plein du privé gagnaient les 2/3 de ce que percevaient en 1970, alors que l’écart n’est plus que de 80% aujourd’hui.

On nous dit aussi que les retraités sont moins pauvres qu’avant et que le nombre des bacheliers parmi les enfants d’ouvriers est beaucoup plus important qu’il y a vingt ans. Les chiffres sont encore plus frappants si l’on modifie la durée des périodes examinées : par exemple, l’écart entre les revenus s’est resserré entre 1970 et 1984 – mais après ?

D’ailleurs, d’autres rapports ruinent l’optimisme qui pourrait résulter d’une lecture trop rapide des chiffres publiés par l’INSEE : dans son document précité, on indique que la réduction de la grande pauvreté a bien eu lieu dans les années 1999-2001 (croissance assez forte due pour une bonne part à la bienheureuse faiblesse de l’euro) mais que la pauvreté est en augmentation depuis 2004.

Aussi le citoyen qui n’a pas été formé à la science des statistiques (c’est mon cas) doit-il se méfier des annonces des dirigeants politiques et des « vrais chiffres » publiés régulièrement par les journaux. Il faut se répéter que le « vrai chiffre » n’existe pas et n’existera jamais car toute statistique est construite par les statisticiens qui ne peuvent présenter, en toute rigueur, qu’une vision partielle de la réalité. Exemple basique : installé au milieu d’une cour de ferme, le statisticien peut dénombrer les êtres vivants (poules, lapins, chevaux, hommes et femmes), ou seulement les bipèdes (avec ou sans plumes) ou encore les humains – ce qui suppose une philosophie implicite de la personne humaine.

Pour se faire une idée de la situation effective, il faut donc multiplier les approches chiffrées, en faire autant que possible la critique, demeurer attentifs aux interprétations des économistes et des sociologues (en laissant de côté les prétendus « experts » médiatiques) et ne pas négliger l’observation empirique de ceux qui sont sur le terrain.

Les critiques des statistiques officielles sont connues : les biens et services pris en considération pour le calcul de l’inflation datent d’une époque où les habitudes de consommation étaient différentes ; la mesure des revenus et du patrimoine est gravement faussée par le fait que les statisticiens ne disposent par des éléments d’informations nécessaires à une connaissance exacte du patrimoine des Français – que le ministère des Finances se refuse à communiquer sous divers prétextes. Il est donc impossible de mesurer précisément les inégalités dans la société française. Du moins, on peut s’en faire une idée au vu d’indicateurs partiels :

Depuis 1984 les inégalités de revenus n’ont que faiblement baissé –toute coïncidence avec le « tournant » deloriste de la rigueur en 1983 n’étant pas due au hasard.

On notera aussi que 10% des ménages les plus riches détenaient en 2003 le quart du revenu national, alors que les 10% les plus pauvres ne reçoivent que 3% du revenu national.

Quant aux plus riches des Français, ils détiennent au moins 46% du patrimoine national. Pour donner un chiffre encore frappant, en 2004le patrimoine professionnel de la femme la plus riche de France (soit 15, 26 milliards d’euros) représentait à lui seul 1 000 000 d’années de SMIC et le dernier des dix plus riches avait un patrimoine de 1, 77 milliards d’euros seulement, soit 110 000 années de SMIC. Régulièrement publiés dans la grande presse, ce sont ces écarts inouïs qui provoquent la colère de millions de citoyens.

Faut-il rassurer les Français en leur montrant, courbes à l’appui, que les choses vont plutôt dans le bon sens sur une longue période ? Ce serait difficile car les « bons chiffres » brandis par la classe dirigeante sont contredits par les sociologues et les journalistes consciencieux lorsqu’ils enquêtent sur les conditions de travail et de vie.

La pauvreté réelle résulte d’une accumulation de handicaps : être trop jeune, être une femme, travailler à temps partiel, être immigré ou issu de l’immigration, ne pas avoir de diplômes, vivre dans une région défavorisée, se trouver seul dans une grande ville où l’inflation des loyers fait rage.

Le taux de chômage est tenu à raison pour un critère décisif et la « gouvernance » se réjouit lorsque les statistiques indiquent une baisse de la courbe, mais les jeunes sont tout particulièrement frappés par le chômage, les femmes sont victimes du temps partiel plus souvent que les hommes et on oublie les travailleurs pauvres, en nombre toujours croissant.

Au-delà des chiffres,il y a les formes plus ou moins aiguës de malaise psychique et les violentes manifestations collectives de la crise sociale. Cette crise n’est pas une fatalité – celle de la « mondialisation » – mais la conséquence d’une situation paradoxale bien mise en évidence par Michel Pinçon Monique Pinçon-Charlot  : l’espérance de vie augmente, mais la précarité de l’emploi empêche de fonder une famille ; les biens matériels et culturels sont répandus comme jamais, alors que la baisse du pouvoir d’achat oblige nombre de ménages à se limiter aux dépenses vitales (se nourrir, se loger, se soigner).

On célèbre l’épanouissante liberté individuelle mais l’entreprise moderne fonctionne grâce à la précarité, utilise l’humiliation et favorise la servilité. « La crise n’est pas seulement matérielle, elle touche aujourd’hui aux représentations du monde, aux identités sociales, aux inscriptions de l’existence dans un temps ressenti comme de plus en plus contraint et sous pression, alors même que la durée de vie augmente. Il y a une contradiction insupportable entre la vie possible, perçue en particulier à travers les médias, et la vie réelle, nécessairement désenchantée » (2).

Une part de cette « vie réelle » reste invisible. Nous savons qu’il y a de la misère parce que nous voyons des hommes et des femmes dormir dans des encoignures ou parce que nous voyons régulièrement la petite foule qui fréquente la soupe populaire. Mais, pour la bonne conscience, il y a le SAMU social et la compassion des médias lorsqu’on annonce que le premier SDF est mort de froid. C’est alors qu’un « réaliste » assure que les clochards ont toujours existé, que l’Etat ne peut pas tout faire et qu’il faut soi-même prendre en charge les plus malheureux que nous. Un message de culpabilisation est toujours niché dans le discours compassionnel du milieu dirigeant.

Mais les organisations humanitaires et les actes personnels de charité, aussi nécessaires soient-ils, ne peuvent ne peuvent empêcher les formes récentes de dégradation des conditions de vie. Des « filets » de protection existent pour les chômeurs et pour ceux qui dorment dans la rue, plus d’un million de personnes perçoivent le RMI… Mais Jacques Cotta montre dans son enquête sur les travailleurs pauvres que nous sommes confrontés à un drame qui frappe une population qui reste pour une grande part invisible. Dans les asiles de nuit, dans les abris de fortune, dans les caves et les garages des immeubles, dans les régions défavorisées comme en plein Paris, ville éblouissante de richesses, à deux pas des cafés réhabilités dans le genre ouvrier où la bourgeoisie bohème discute du déclin français et de la campagne de Ségolène Royal, on rencontre celle et ceux qui vivent « normalement » le jour et dans des conditions insupportables la nuit. Des ouvriers, des employés, des cadres, d’anciens chefs d’entreprise, des jeunes sans diplôme, des diplômés, des femmes et des hommes qui ont parfois des salaires « normaux » (plus de 1 000 €) ne peuvent plus se loger (ou font des dizaines de kilomètres pour rejoindre leur lieu de travail) et sont obligés de demander des aliments gratuits.

Les travailleurs pauvres que Jacques Cotta a rencontrés sont d’une lucidité terrible sur le système économique qui est fondé sur l’exploitation d’une masse croissante de travailleurs en situation précaire. Ce ne sont pas seulement les statistiques qui condamnent l’ultralibéralisme et son élite à tous égards privilégiée, mais tout un peuple de l’ombre. S’il s’engageait dans la bataille politique (mais avec qui ?), les perspectives électorales seraient bouleversées.

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(1) Le seuil de pauvreté monétaire s’établit à 60% du revenu médian qui trace la frontière entre deux parts égales de la population. Le revenu médian est de 2 020 euros après impôts et prestations sociales mais hors revenus du patrimoine.

(2) « L’état des inégalités », p. 143.

 

Références :

L’état des inégalités en France, Observatoire des inégalités, Belin, 2006.

Jacques Cotta, 7 millions de travailleurs pauvres, La face cachée des temps modernes, Fayard, 2006.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Grandes fortunes, Dynasties familiales et formes de la richesse en France, nouvelle édition revue et actualisée, Petite bibliothèque Payot, 2006.

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Article publié dans le numéro 893 de « Royaliste » – 2006