Dans l’attente que nous vivons, y a-t-il des événements qui peuvent nourrir notre espérance ? A vrai dire, rien ne semble déterminant. Ni la crise qui secoue le Parti Communiste, ni les querelles obscures du Parti Socialiste, ni la pesante commémoration de Mai 1968 par l’industrie littéraire. Ni, bien sûr, la politique économique du professeur Barre, plus cynique que jamais. Pourtant ces faits ne sont pas dépourvus de sens. Car si nous ressentons cette période comme l’attente d’autre chose, parce que nous n’avons jamais cru aux programmes et aux partis, d’autres la vivent comme un dévoilement.

ERREURS

Beaucoup de communistes s’aperçoivent aujourd’hui que leur parti est malade de sa bureaucratie, de son idéologie, de sa pratique politique. Ainsi Jacques Frémontier, qui a adressé à Georges Marchais une terrible lettre de démission (1). « Nous nous sommes trompés », écrit l’ancien rédacteur en chef du journal Action, sur le Parti socialiste, sur la « prise du pouvoir », sur le programme commun, sur l’union de la gauche, sur la tactique comme sur la stratégie. Aussi, le P.C. a-t-il « perdu sur les deux tableaux, et les élections, et la lutte des masses… » Sans doute, Jacques Frémontier espère encore que son parti se transformera par la démocratie interne, l’autocritique et le renouveau théorique. Mais pourra-t-il conserver longtemps ses illusions ? Et combien d’autres, comme lui, ont eu, le 19 mars, la révélation de la véritable nature de l’appareil communiste ?

Il ne s’agit pas de chanter victoire : cette crise, comme toutes celles qui ont secoué l’histoire du P.C., est vécue par les communistes comme un véritable drame. On ne se réjouit pas, on ne se moque pas, quand des hommes et des femmes voient s’effondrer brusquement leurs raisons d’être. Mais on peut espérer, pour eux comme pour nous, qu’ils trouveront d’autres moyens d’exprimer leur souci de justice et de liberté – loin des appareils politico-idéologiques où ils se sont fourvoyés. Combien, parmi les représentants les plus lucides de la génération de 1968, ont commencé par militer au sein de l’Union des Etudiants communistes ? Et combien de nos meilleurs intellectuels ont commencé par annoncer le bréviaire marxiste-léniniste ? Mais il fallut d’abord qu’un événement brutal (procès de Moscou, Budapest, Prague) les tire de leur sommeil. L’échec de la gauche a permis un nouveau réveil. Espérons l’événement qui-dissipera son amertume.

De même, au Parti Socialiste, les pauvres querelles entre « barons » devraient éclairer les militants qui ont cru, après la fin de l’après-mai, que François Mitterrand réaliserait leurs aspirations premières. Comment ne verraient-ils pas aujourd’hui leur parti tel qu’il est : fondamentalement incohérent, politiquement équivoque, et d’une telle pauvreté intellectuelle…

ECHECS

Désillusions certaines à gauche. Déception probable à droite, sauf chez ceux qui profitent du système. Déjà les prix montent, le chômage augmente, et le libéralisme avancé, si on le laisse faire, va ravager notre économie. Qui dénoncera cette politique suicidaire ? Vraisemblablement pas le R.P.R. : à quoi servent les « réserves » des uns et les « avertissements » des autres, s’ils ne sont suivis d’aucune sanction ? Quant à la politique giscardienne, n’en parlons pas : elle n’est que rêves inconsistants, manœuvres de couloirs, ou pur et simple déshonneur. Ainsi la participation de la France à la coupe du monde de football, dans un pays de tortionnaires qui au surplus, se moquent de la France quand son gouvernement lui demande des nouvelles de ses ressortissants emprisonnés, mutilés, assassinés.

D’échecs en échecs, de trahisons en renoncements, le voile achèvera bien de se déchirer. Y a-t-il aujourd’hui beaucoup de jeunes qui croient encore aux paroles politiciennes ? Y en a-t-il beaucoup qui croient encore aux idéologies, aux mythes et aux modèles qui les berçaient depuis si longtemps ? Dans la masse des livres publiés en ce moment sur Mai 1968, quelques-uns sont à retenir, qui nous disent la fin des religions politiques.

Finies les courses haletantes d’«expériences socialistes » en « révolutions prolétariennes » : tour à tour les modèles soviétiques, cubains, yougoslaves, chinois, se sont effondrés. Soljenitsyne et les charniers cambodgiens ont déchiré des voiles plus opaques que ceux qui masquaient nos pauvres bureaucraties partisanes. Et, comme le montre Jean-Claude Guillebaud dans un livre significatif (2) nous venons de vivre la fin de l’après-guerre, la fin du colonialisme, la fin du monde bipolaire et des manichéismes qui en résultaient.

MENACES

Politiquement « La page est blanche » comme le dit Guillebaud. Intellectuellement aussi grâce au travail critique accompli par la jeune philosophie. Beaucoup ont voulu voir dans ce mouvement un phénomène « bien parisien » et l’exploitation commerciale de ce que d’autres avaient déjà dit. Ne s’aperçoit-on pas aujourd’hui que leur critique était fondée, que leurs doutes étaient justifiés, que leur « pessimisme » même était nécessaire ? Et tant pis si certains, parmi ceux qu’on appelait l’année dernière les « nouveaux philosophes », choisissent maintenant de défendre le vieux monde « libéral » qui crèvera sur son tas d’or, comme l’autre sur sa bureaucratie.

Oui la page est blanche, mais qu’y écrirons-nous ? Deux dangers nous menacent, qui n’en font qu’un, parce qu’ils se nourrissent l’un de l’autre, parce qu’ils se nourrissent l’un et l’autre du même nihilisme : le doux totalitarisme de la société industrielle, et le terrorisme de ceux qu’elle rend fous. Mais on ne détruira pas cette société totalitaire par de beaux discours « humanistes », pas plus qu’on ne dissuadera les terroristes en cultivant leur désespoir. C’est dire que notre attente est inquiète, et que nous ne saurons la tromper en récitant par cœur les leçons d’autrefois. Aussi est-il urgent de beaucoup écouter et de beaucoup réfléchir, afin que nous puissions écrire, dans dix ans, l’histoire d’une vraie révolution.

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(1) Le Monde – 21 avril.

(2) Les Années orphelines (Seuil)

Editorial du numéro 270 de « Royaliste » – 4 mai 1978