En même temps que les revendications lycéennes une violence sociale a éclaté, qu’on aurait tort d’analyser sous le seul aspect de la délinquance.

Casseurs, pillards, incendiaires : après Vaulx-en-Velin et avant Argenteuil (autre banlieue livrée au saccage) les bandes qui ont opéré aux alentours et après la manifestation lycéenne du 12 novembre ont brutalement posé un problème que trop de sociologues et de responsables politiques sous-estiment depuis une dizaine d’années – celui de l’exclusion sociale et de la violence « sauvage » qui devait nécessairement en résulter.

Quelles sont en effet les images de la société française qui ont été diffusées et glorifiées depuis la disparition des schémas de type marxiste ? Celle, « néo-libérale », du capitaliste dynamique, plus financier qu’industriel, qui sort vainqueur d’une compétition saine mais sans pitié. Celle d’une société d’individus libérés des vieilles contraintes et vivant, à leurs risques et périls, leur liberté : culte du corps, comportement décrispé, refus de l’embrigadement syndical, politique et idéologique.

Celle, enfin, d’une France divisée entre « Français de souche » et immigrés, les premiers à la recherche de leur identité collective, les seconds représentant un danger majeur de désintégration sociale et politique. En résumé, le mythe Tapie contre le fantasme lepéniste.

Les mouvements sociaux se sont chargés de démontrer l’inanité de ces nouvelles visions de la société. Très vite, l’image de l’individu-roi a été détruite par celle d’un pays composé de groupes ethniques, l’apologie de la compétition sociale engendrant le repli sur une « identité » définie par référence à des communautés ennemies. C’est maintenant cette réaction xénophobe qui se trouve à son tour démentie. Les manifestations lycéennes de l’automne 1990, comme déjà celles de l’automne 1986, montrent que l’intégration entre groupes de différentes origines est faite dans la jeune génération. En outre, on a constaté en région parisienne que la mobilisation était beaucoup plus forte dans les lycées de la banlieue pauvre que dans ceux de Paris. Si l’on ajoute que c’est la première fois depuis un siècle que des manifestations s’accompagnent de pillages méthodiques, nous pouvons commencer à jeter un autre regard sur notre société.

La société française continue d’être une société de classes, ou du moins de groupes hiérarchisés et fortement divisés. Richesse insolente d’un côté (les détenteurs du pouvoir qui sont souvent aussi les privilégiés de l’argent) et extrême misère de l’autre, sans oublier une classe ouvrière certes éclatée mais subsistante, et les millions de chômeurs et de travailleurs contraints aux tâches serviles. Ajoutez à cela une justice qui se présente trop souvent comme une justice de classe, dure et méprisante pour les pauvres (des casseurs dénoncés comme « déchets de sous-humanité » par un magistrat) et beaucoup plus indulgente pour la délinquance en col blanc : entre un manifestant condamné à quinze mois ferme et la liberté laissée à ceux qui détournent des millions de francs, la différence de traitement est par trop éclatante…

C’est ainsi que s’annonce une nouvelle lutte de classes dont les frontières ne sont pas encore exactement tracées.

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Article publié dans le numéro 547 de « Royaliste » – 3 décembre 1990