Docteur en histoire de l’université de Cambridge et diplômé de l’Institut d ‘Etudes politiques de Paris, Emmanuel Todd est chef du service de la documentation à l’Institut national d’Etudes démographiques. Il vient de publier un ouvrage, « La Nouvelle France », dans lequel il étudie les structures et les évolutions de la société française. Il a bien voulu présenter aux lecteurs de « Royaliste » ses travaux, que nul ne devrait aujourd’hui ignorer.

Royaliste : Votre livre sur « La Nouvelle France » s’inscrit dans une analyse globale que vous aviez précédemment développée. Pourriez-vous nous l’expliquer ?

Emmanuel Todd : J’ai donné une présentation générale de ma thèse en 1983 dans « La Troisième planète ». J’ai essayé de comprendre pourquoi, au XXème siècle, sont arrivées en position dominante des idéologies très diverses dans des pays aux évolutions économiques comparables : pourquoi le monde anglo-saxon est devenu facilement libéral, pourquoi il existe une tradition individualiste et égalitaire française, pourquoi l’Allemagne du Nord et la Suède ont développé des social-démocraties presque spontanées, alors que la Russie et la Chine faisaient des révolutions communistes.

M’intéressant plus particulièrement au communisme, j’ai identifié, dans des pays qui n’avaient rien de commun du point de vue de l’analyse marxiste, une structure sous-jacente qui est un type familial particulier, que j’appelle communautaire : les rapports entre parents et enfants y sont autoritaires tandis que les relations entre frères sont égalitaires. J’ai retrouvé ce modèle familial aussi bien dans des pays qui ont fait des révolutions communistes (Russie, Chine, Serbie, Vietnam) que dans des régions qui, en Europe, ont une tradition électorale communiste : par exemple en Italie centrale, dans une partie de la Finlande, et sur la bordure nord-ouest du Massif Central qui est aujourd’hui la région où le Parti communiste résiste le mieux. A partir de cette analyse, j’ai élargi ma thèse en distinguant sept grands types familiaux que je rattache à sept grandes catégories idéologiques.

Royaliste : C’est là une analyse de type déterministe …

Emmanuel Todd: Je revendique ce déterminisme. Je crois à la possibilité d’établir une science sociale fondée sur des lois, sur des régularités statistiques. On m’a reproché ce réductionnisme, qui est le propre de toute science, mais qui n’est pas totalitaire en ce qui me concerne : j’ai la prétention d’expliquer des phénomènes politiques, mais pour moi la politique n’est pas la totalité de la vie et je n’ai pas l’impression d’expliquer grand ‘chose du destin humain. Par exemple, il n’y a pas de relation entre les arts de Toscane et les structures familiales de cette région : mon déterminisme s’applique donc à un domaine restreint.

Royaliste : Comment décrivez-vous la France jusqu’à ces dix dernières années ?

Emmanuel Todd : En simplifiant, je distingue deux grandes régions : un centre (le Bassin Parisien) et une périphérie comprenant la Bretagne, !’Occitanie moins la façade méditerranéenne, la Savoie, l’Alsace et une partie du Nord. Dans la structure centrale, qui est au cœur de la tradition politique française, on trouve la famille nucléaire égalitaire dans laquelle les rapports entre parents et enfants sont de type libéral, et les coutumes de transmission des patrimoines de type égalitaire. C’est là que naît l’attachement aux valeurs de liberté et d’égalité.

La famille souche caractérise la structure périphérique : les relations entre parents et enfants y sont de type autoritaire, et les relations entre frères sont inégalitaires puisque c’est le principe de l’héritier unique qui prédomine en milieu paysan, où coexistent souvent trois générations. L’Eglise catholique est traditionnellement implantée dans ces régions, mais aussi le protestantisme.

Ces deux traditions, individualiste-égalitaire et autoritaire-inégalitaire, sont nécessaires pour faire la France car je pense que si le rejet par la périphérie des idées du centre n’avait pas eu lieu, il n’y aurait pas eu une mise en forme aussi virulente des principes de liberté et d’égalité. En Italie et en Espagne, où dominent de façon plus écrasante les systèmes familiaux libéraux ou égalitaires, il n’y a pas d’affirmation aussi forte qu’en France de ces principes.

Royaliste : Vous dites dans votre livre qu’il y a deux gauches et deux droites. Pouvez-vous les décrire ?

Emmanuel Todd : Toujours en simplifiant, chaque système définit des attitudes à l’égard de l’autorité et de l’égalité mais, à l’intérieur de chacun des systèmes, le dualisme gauche-droite peut s’exprimer. Paradoxalement, la gauche et la droite naissant de chaque système familial partageront des valeurs communes. En Angleterre, il est frappant de constater que les conservateurs et les travaillistes partagent des valeurs communes : ils sont également libéraux dans leurs pratiques politiques et assez peu intéressés par l’idéal d’égalité. En France, on observait au centre du pays une droite partagée entre le principe libéral et le principe égalitaire, et un Parti communiste attaché au principe d’autorité tandis que les ouvriers gardaient une pratique syndicale libertaire. Dans la périphérie, la tradition catholique avait produit une droite modérée qui s’opposait au socialisme issu de la tradition protestante. Ce sont là des régularités qu’on trouve dans toute l’Europe : les familles souche de !’Allemagne protestante conduisent à la social-démocratie, alors que la famille souche de !’Allemagne du Sud, catholique, produit une droite modérée.

Royaliste : Selon vous, il n’y a pas seulement opposition politique entre traditions catholique et protestante ?

Emmanuel Todd : La question est complexe. Bien sûr, les protestants récusent l’autorité de l’Eglise mais, sur le plan temporel, ils admettent plus pleinement que les catholiques l’autorité de l’Etat.

Royaliste : Vous dites que le Parti socialiste n’est pas vraiment l’héritier de la Révolution française. Pourquoi ?

Emmanuel Todd : Le problème peut être abordé de deux façons. Dans le domaine idéologique, la Révolution était d’un très grand libéralisme quant aux attitudes sociales : elle s’est faite contre l’Eglise et contre l’Etat hérité de Louis XIV. Du point de vue de la structure familiale, on voit que les régions qui sont devenues les bastions stables du socialisme (l’Occitanie et une partie du nord de la France) étaient au moment de la Révolution des lieux de tradition monarchiste – tempérée dans le Midi par le protestantisme qui a pris le parti tactique de la Révolution. En effet, l’idéal monarchiste et l’idéal socialiste sont assis sur la famille souche, qui respecte l’autorité de l’Etat sous sa forme personnelle dans le monarchisme, sous sa forme abstraite dans le socialisme. Le Sud-Ouest n’est pas la seule région où cette relation peut être établie : la tradition social-démocrate de l’Allemagne du Nord ne contestait pas la monarchie … On voit d’ailleurs que le protestantisme est au carrefour entre monarchie et social-démocratie – d’abord en associant le rejet de l’Eglise et la soumission au roi, puis en favorisant la social-démocratie.

Royaliste : Venons-en à la période actuelle. On parle beaucoup de la recomposition du paysage politique. Mais le socle lui-même a-t-il bougé ?

Emmanuel Todd : Mon sentiment est que le socle familial n’a pas bougé et que les valeurs qui structurent le paysage politique français demeurent identiques. Par exemple, la tradition libérale et égalitaire est beaucoup plus profonde que le système politique, elle est enracinée dans le patrimoine commun de la gauche et de la droite et dans les modes de vie. Ce qui me permet d’affirmer que le Front national ne durera pas, parce qu’il contredit la tradition française majoritaire. Les bouleversements que j’analyse concernent le clivage gauche-droite, qui s’est effondré partout. Deux facteurs fondaient cette division classique : le facteur religieux qui structurait la droite et, d’autre part, une idée quasi-religieuse de la classe ouvrière qui marquait la gauche. Or la puissance sociale de l’Eglise est en train de disparaître et l’effondrement de la classe ouvrière détruit les références de la gauche. D’où la fin de la polarité gaullistes-communistes au centre, de même que la polarité droite catholique-socialisme à la périphérie.

Royaliste : En ce qui concerne le Front national, ne pensez-vous pas cependant que ce mouvement peut retirer le plus grand profit de l’effondrement qui touche à la fois la tradition catholique et la tradition communiste ?

Emmanuel Todd : Effectivement. Dans mes commentaires de l’élection présidentielle, j’avais souligné cette relation entre le succès du Front national et l’effondrement du catholicisme et du communisme, et je considère la réaction xénophobe comme un phénomène très sérieux et très profond.

Mais je reste optimiste en dernière analyse à cause de la stabilité de la culture française. En fait, si je suis jusqu’au bout la logique de mon système, le Front national m’inquiéterait s’il remplissait deux conditions que nous avons pu observer en Allemagne : d’une part la décomposition économique et religieuse (qui est un facteur commun à l’histoire du nazisme et à celle du Front national), et d’autre part la greffe de ce type de mouvement sur une structure familiale fondée sur l’inégalité, ce qui fut le cas en Allemagne.

En France, il n’y a pas de greffe sur ce type de structure familiale. Si je voyais le Front national prendre une nette influence dans les régions de famille souche, je serais inquiet. Mais tel n’est pas le cas. Le Front national a son influence maximale sur la façade méditerranéenne qui est une région de structure familiale égalitaire, et qui est une région très floue du point de vue anthropologique. N’oublions pas que cette région ne comporte pratiquement pas d’autochtones : outre un petit groupe provençal, il y a une forte proportion d’immigrés italiens, une très forte présence d’hommes venus du nord de la France et des immigrés d’Afrique du Nord. J’ajoute que ces derniers sont beaucoup moins nombreux (5% d’immigrés maghrébins dans les Bouches-du-Rhône aujourd’hui) que les immigrés italiens en 1930 (20%). C’est le succès du Front national dans cette région floue, sans population locale, où les problèmes se posent en fait entre des personnes qui sont historiquement étrangères au pays, qui me fait dire que le Front national ne parviendra pas à s’enraciner dans notre pays.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 497 de « Royaliste » – 8 juillet 1988

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