Une aventure, vraiment ? Le mot paraît léger. Nous ne sommes pas, c’est évident, des aventuriers de la politique cherchant la bonne fortune. Il faut, bien sûr, prendre le mot au sens premier. Nous avons créé ce journal et ce mouvement, voici quinze ans, sous l’impérieuse nécessité d’aller de l’avant. Il était plus que temps ! Notre tradition politique se mourait dans les regrets, les rancœurs et les excès dogmatiques. Une révolution politique s’était faite, en 1958, dont l’intégrisme royaliste n’avait pas voulu reconnaître l’intention monarchique… Tout était à reprendre, à repenser et, du même coup, à retrouver : la révolution royaliste s’est accomplie sous le signe de la fidélité.

Révolution, fidélité, la contradiction apparente des termes dit bien le caractère périlleux du projet. Par approximations successives, il fallait à la fois renouveler une famille de pensée et la situer autrement sur l’échiquier politique, dans une période de bouleversement des données politiques et sociales, des facteurs économiques et des mentalités. De surcroît, l’image classique du royalisme – extrémiste, réactionnaire – et l’attitude de l’Action française pendant la guerre constituaient des obstacles redoutables. L’entreprise paraissait vouée à l’échec. Nous avons cependant trouvé peu à peu notre chemin, non sans nous heurter à de nombreuses critiques : au pire le reniement, au mieux l’ambiguïté de réflexion et de choix qu’on voulait à tout prix inscrire dans une autre tradition politique. Au fil des ans, nous fûmes tour à tour considérés comme gauchistes, gaullistes, puis socialistes – sans grand souci des textes et des prises de position.

UNE QUESTION

Sommes-nous parvenus à désarmer nos critiques ? Il serait illusoire de prétendre y avoir réussi pleinement. C’est que l’idée même de la monarchie nous incite à un comportement très différent, donc toujours déconcertant, de celui des autres familles politiques. Celles-ci veulent conquérir le pouvoir, si possible dans sa totalité. Elles se disent dépositaires d’une vérité sans partage et trouvent leur identité militante dans la lutte contre des ennemis qu’il s’agit de détruire. Bien qu’atténuées aujourd’hui, ces attitudes fondent une vie politique dominée par la logique de la puissance et de l’exclusion.

Il faut le souligner sans orgueil ni volonté excessive d’originalité : la Nouvelle Action Royaliste conçoit autrement la politique comme souci et non comme captation – et son rôle propre. Elle ne revendique pas le pouvoir pour elle-même puisque le royalisme n’est pas la monarchie, puisque la monarchie instituée exclut tout parti royaliste. Elle ne prétend pas incarner et résumer le peuple tout entier ni exprimer une vérité absolue, et refuse de se donner des ennemis. Le royalisme n’est ni une doctrine, ni une conception du monde, mais une question décisive posée à l’ensemble des citoyens : celle de la nature et de la situation du pouvoir, de son rôle dans la société et de son mode de transmission. Sans doute cette question n’est-elle pas neutre. Mous la posons en raison des paradoxes (le chef de l’Etat juge et partie), des carences (quant à l’arbitrage) et des faiblesses (une légitimité trop partielle) qui marquent les institutions actuelles, et selon les expériences passées (la monarchie française) et présentes (les monarchies européennes) qui nous semblent positives dans leurs principes. Quant à la réponse pratique, elle appartient à l’ensemble des Français. Pas de monarchie sans démocratie.

QUEL ENGAGEMENT ?

Aussi se trompe-t-on complètement en voulant nous intégrer à toute force dans un camp – hier la droite, aujourd’hui la gauche. La question de la monarchie s’adresse à tous les partis, et son instauration respecterait et même favoriserait leur rôle. On se tromperait encore en faisant de nous d’angéliques bénisseurs ou des récupérateurs sournois. Parce que le royalisme n’est pas séparable d’une citoyenneté vécue dans le présent, l’engagement dans la vie politique est pour nous un acte spontané. Parce que la monarchie porte en elle des principes d’unité, de justice et de liberté, il est logique que, sans prétendre les incarner ni les réaliser par nous-mêmes, nous ayons à cœur de ne pas les contredire. D’où un comportement qui ne s’inscrit pas dans les catégories politiques ordinaires, d’où des refus et des choix qui dépendent des questions posées et non pas de la couleur des étiquettes. Ainsi notre refus de l’esprit de guerre civile, par souci d’unité, et du totalitarisme, par exigence de liberté. Ainsi notre accord avec le libéralisme, lorsqu’il signifie volonté de liberté ; avec le socialisme, lorsqu’il entend protéger la société contre la violence économique ; avec les républicains « étymologiques » qui recherchent le bien commun. Mais lorsque le libéralisme laisse faire les plus riches et les plus puissants, lorsque le socialisme se réduit au désir hégémonique d’un parti, lorsque le républicanisme refuse l’autonomie du pouvoir politique, nous ne pouvons accepter d’entrer dans leurs logiques respectives.

Il fallait rappeler ces principes et leurs conséquences, tant notre attitude paraît déconcertante à certains, tant nos choix semblent imprévisibles. Ils le seraient moins, ou plus du tout, si nous étions jugés, comme tout autre mouvement politique selon notre propre cohérence. Reste la question de notre « crédibilité ». Monarchie et utopie riment, mais ce n’est pas raison. Depuis 1958, l’esprit de la monarchie anime nos institutions, et les événements actuels dévoilent cette présence. Mais cette monarchie de fait est partielle, partiale parfois, et fragile par son inachèvement. C’est « presque ça », mais trop peu encore. Du moins ce « presque » dit la possibilité d’un prolongement, d’un aboutissement. Il s’agit pour nous d’en faire ressentir la nécessité et l’urgence.

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Editorial du numéro 448 de « Royaliste » – 23 avril 1986