IL ÉTAIT UN FOIS … L’UNION SOVIÉTIQUE

A Almaty, les jeunes gens ont coutume d’aller déposer, le jour de leur mariage, des bouquets de fleurs sur les lieux qui leur sont chers. Un samedi soir, en août 2008, plusieurs dizaines de bouquets fleurissaient le monument consacré aux héros de la Division Panfilov qui sacrifièrent leur vie pour la défense de Moscou à l’automne de 1941.

Commandée par le général Ivan Panfilov, la 316ème division d’infanterie avait été formée dans la capitale de la République socialiste soviétique du Kazakhstan, qu’on appelait alors Alma-Ata. Elle était composée de Kazakhs, de Russes, d’Ukrainiens, de Kirghizes – si bien que d’innombrables anciens citoyens de l’Union soviétique et leurs enfants peuvent se glorifier d’appartenir à une nationalité qui a défendu Moscou. C’est ce que j’avais constaté l’année précédente à Bichkek, où l’on souligne le rôle des Kirghizes dans cette bataille salvatrice. D’une manière plus générale, j’ai observé que la Grande Guerre patriotique fait la fierté de toutes les générations en Asie centrale – qu’il s’agisse des jeunes mariés d’Almaty, des anciens combattants que j’ai rencontré à Douchanbe ou de ces amies russo-kirghizes qui se réunissent tous les 9 Mai (jour de la commémoration de la Victoire de 1945) pour célébrer l’évènement.

J’évoque la guerre parce qu’elle tisse un lien encore très solide entre les peuples qui appartiennent, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, à des Etats distincts et parfois opposés. Ils étaient ensemble dans la lutte contre l’Allemagne et c’est ensemble qu’ils ont terrassé le fascisme !

Cette mémoire était au cœur du patriotisme soviétique, dont je ne soupçonnais pas la ferveur dans les années de la guerre froide. Comme beaucoup d’autres Français, j’imaginais que les pauvres Russes avaient été robotisés par la propagande totalitaire et que les peuples soviétisés vivaient dans la servitude et la terreur. Anticommuniste déclaré, hostile au partage de Yalta, je souhaitais une Europe libérée de l’impérialisme russe, une Russie se libérant elle-même – ceci dans la perspective gaullienne de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural. Il y a vingt ans, lorsque le mur de Berlin est tombé, j’ai espéré, comme François Mitterrand, le maintien de deux Etats allemands et j’ai adhéré avec enthousiasme au projet de Confédération européenne. Comme le président de la République avait publiquement souhaité l’élaboration d’une « théorie des ensembles » européens, j’ai voulu y apporter ma contribution en rédigeant deux rapports pour le Conseil Economique et Social : le premier sur les relations culturelles, le second sur les relations économiques entre la France et l’Europe centrale et orientale – Russie comprise. C’est ainsi que j’ai fait par deux fois le tour de tous les pays de la grande Europe, entre 1992 et 1994, donc en pleine transition du socialisme soviétique vers l’ultralibéralisme.

Je donne ces précisions pour bien montrer que je n’ai jamais eu la moindre complaisance pour le système soviétique ni pour l’idéologie communiste. Mais j’ai toujours éprouvé de la reconnaissance envers l’Armée rouge qui a joué un rôle décisif dans la victoire contre l’Allemagne et je m’accommodais fort bien de l’existence d’une République Démocratique allemande étroitement contrôlée par les Russes. En somme, j’étais et je demeure un gaulliste de stricte obédience.

C’est dire que je n’étais pas du tout préparé à constater cette nostalgie de l’Union soviétique qui affecte certains peuples et certains pays. Les Estoniens, les Lituaniens et les Lettons, citoyens appartenant à des nations rayées de la carte pendant la période communiste, n’éprouvent aucun regret de l’Union soviétique – à moins qu’ils ne soient originaires de Russie. Dans le Caucase, mes observations directes se limitent à l’Azerbaïdjan où la situation est très complexe : turcique par sa langue, chiite par sa culture religieuse (d’ailleurs très faible et encore pénétrée d’influences zoroastriennes), le pays est dirigé par une classe dirigeante qui est de culture russe mais les souvenirs de l’Union soviétique sont assombris par le massacre commis par l’Armée soviétique à Bakou en 1991. Quant à la Géorgie, nul n’ignore depuis l’été 2008 le choix des Ossètes et des Abkhazes en faveur de la Russie, et il existe dans le pays un parti pro-russe qui doit compter dans ses rangs des nostalgiques de l’époque où la République socialiste soviétique de Géorgie était considérée comme un modèle par les autres républiques. J’ai perdu tout contact avec l’Arménie depuis 1995 et je ne peux rien dire de ce pays qui continue d’abriter des troupes russes.

Je ne suis pas retourné en Russie depuis 1994 mais nous disposons de points de repères incontestables. L’un est politique : le Parti communiste est le principal parti d’opposition. L’autre est médiatique : une chaîne de large diffusion (« Svezda », L’Etoile) est tout entière vouée à la diffusion de films de l’époque soviétique. Ces électeurs et ces téléspectateurs qui cultivent le souvenir de l’Union soviétique sont le plus souvent des retraités ou des travailleurs d’un certain âge qui regrettent la Sécurité sociale, l’emploi garanti, l’excellente qualité du système éducatif, l’accès quasi-gratuit à la culture, aux voyages et aux loisirs. Un chercheur français spécialiste de l’Union soviétique et qui y a longtemps et souvent séjourné me disait qu’il avait constaté, entre 1960 et 1980, une « réelle adhésion de la population au régime ». Cette adhésion ne tenait pas seulement aux avantages concrets que je viens d’énumérer : il existait, je l’ai constaté, un véritable patriotisme soviétique car les Russes et les autres peuples de l’Union étaient fiers d’appartenir à l’une des deux principales puissances. La dislocation de l’Union soviétique a été vécue par d’innombrables citoyens comme une humiliation. Elle a été particulièrement violente par les groupes glorifiés par le régime : ouvriers de la grande industrie soudain privés de travail, militaires obligés de vendre uniformes et décorations qu’on trouvait à vil prix sur les trottoirs de Moscou et de Saint-Pétersbourg, ingénieurs, professeurs, artistes…

J’ai rencontré des dizaines d’artistes au cours de mes missions : pas un seul ne s’est plaint de ses conditions de vie et de travail avant 1989, au contraire tous exprimaient de vifs regrets. Bien entendu, il ne fallait pas faire de politique. Mais toutes les formes de contestation étaient permises quand elles ne s’exprimaient pas publiquement – par exemple le « sotch’art » qui consistait à placer les grandes figures socialistes et les slogans du régime sur des affiches de type publicitaire (je me souviens d’un Lénine vantant les vertus du Coca Cola). La censure existait mais sa disparition n’a pas fait paraître au grand jour des chefs d’œuvre de la littérature ou de la peinture engagée : tout ce que les artistes contestataires avaient créé circulait sous le manteau et finissait par être connu et reconnu dans le monde entier.

Cela ne doit pas conduire à négliger les dissidents tardivement découverts par les intellectuels de la gauche parisienne ni la mémoire toujours douloureuse des périodes de répression, ni la peur de la police qui subsistait plusieurs années après l’effondrement de l’Union soviétique. Aux historiens de faire, aussi exactement que possible, la part des choses. Je donne quant à moi un simple témoignage que je serai sans doute appelé à compléter et à nuancer si je poursuis mes périples sur le territoire de l’ancienne Union soviétique.

J’en viens à l’Asie centrale. Huit séjours au Tadjikistan, trois au Kirghizstan et quelques jours au Kazakhstan ne font pas de moi un spécialiste : je ne parle pas le tadjik et mon russe demeure sommaire. Mais j’ai vécu avec des Tadjiks, parcouru leur pays en tous sens, bavardé avec des personnes appartenant à des milieux très différents, partagé leur vie quotidienne. J’ai moins d’amis parmi les Kirghizes mais ceux et celles que je connais bien ont évoqué le passé soviétique d’une manière significative.

L’Asie centrale est un ensemble particulièrement intéressant dans la mesure où, en France,la méconnaissance de la région est aggravée par deux clichés : on se souvient vaguement qu’Hélène Carrère d’Encausse, éminente spécialiste de l’Union soviétique, avait annoncé que les cinq Républiques « musulmanes » seraient le principal facteur d’éclatement de l’Union soviétique ; la thèse plus fraîche du « choc des civilisations » incite à opposer « tout naturellement » les populations asiatiques et musulmanes à l’impérialisme des Russes communistes et athées. Bien entendu, l’islam d’Asie est envisagé de la même manière que l’islam arabe plus ou moins fantasmé.

Il est vrai que le Parti (tadjik) de la Renaissance islamique, soutenu par l’Iran, rejette l’héritage soviétique et que divers religieux militent ouvertement pour l’abandon du cyrillique au profit de l’écriture arabe. Il est probable que les barbus et les porteuses du voile islamique ne regrettent pas non plus le passé – mais le retour à l’islam peut aussi être un remède au désarroi provoqué par la destruction de l’Union.

Cela dit, les lecteurs d’Hélène Carrère d’Encausse ont été induits en erreur et les disciples de Samuel Huntington se trompent lourdement. Les cinq pays d’Asie centrale n’étaient pas préparés à l’éclatement de l’Union soviétique et, dans leur majorité les populations de cette zone ne souhaitaient pas en hâter la fin. Certes, la ferveur communiste avait depuis longtemps disparu et le modèle soviétique avait été adapté par les dirigeants et leurs citoyens aux particularités de la région. Dans sa thèse (1), Oumar Arabov écrit dans la dernière décennie soviétique le chef de l’Union des athées faisait sans se cacher sa prière tous les matins et que, par accord tacite, le local du Komsomol était dans maints villages réservé à la prière le vendredi. A ma grande surprise, j’ai découvert au cours de conversations avec Barzou (2) et Stéphane Dudoignon (3) qu’à la fin de la période soviétique le Tadjikistan était appelé par ses habitants « la petite Suisse » : sur l’avenue Roudaki (les Champs-Elysées de Douchanbe), des jeunes aux cheveux longs fumaient des joints sous le nez des policiers. Ils étaient imités par les Tadjiks et les Russes qui déambulaient en musique dans les rues du centre car « l’air sentait l’herbe » ! Bonne humeur générale, liberté des comportements et des débats, attente joyeuse d’évènements dont on ne connaissait pas encore la nature mais dont on croyait qu’ils seraient positifs : telle était l’inimaginable ambiance tadjike que me décrivaient mes amis, tous deux étrangers à toute complaisance envers le système soviétique et qui me précisèrent que l’atmosphère était demeurée très pesante à Tachkent et à Almaty… Quelques années plus tôt, Barzou m’avait dit : « Tu sais, quand l’Union soviétique est morte, je me suis senti orphelin ».

Beaucoup ont éprouvé le même sentiment et continuent de regretter les années de l’Union : « Nous pouvions aller partout [à l’Est] et maintenant nous ne pouvons pas passer la frontière ouzbéque pour aller voir nos proches parents ! C’est maintenant que nous sommes en prison ! ». «A la maternité, on nous comblait de cadeaux quand nous mettions au monde un enfant, et maintenant il faut payer très cher pour accoucher ». « Le travail était garanti et honoré ! ». « Ceux qui voulaient consacrer leur existence à la musique pouvaient le faire sans avoir le moindre souci matériel alors qu’aujourd’hui il faut accepter n’importe quel travail ou s’exiler pour continuer à jouer et à progresser ». Telles sont les réflexions que j’ai entendues dans divers milieux au Tadjikistan et au Kirghizstan. J’ai visité des centres de vacances (pour les ouvriers d’une grande usine d’aluminium à Karatog, pour les employés du chemin de fer à Romit) qui sont l’équivalent du Club méditerranée des débuts ou qui supportent la comparaison avec les confortables résidences de notre Côte d’Azur.

Malgré le racisme éhonté d’un partie du peuple russe, de ses policiers et de ses douaniers, malgré les risques courus par celles et ceux qui ont la peau brune et des traits plus ou moins asiatiques, les Tadjiks continuent de regarder vers Moscou (non vers Téhéran), beaucoup récusent la thèse selon laquelle ils auraient été colonisés et un diplomate en poste à Douchanbe me disait qu’au soir du 31 décembre on regardait en famille les vœux télévisés de Vladimir Poutine et non ceux du président du Tadjikistan ; les statues de Lénine et les rues qui portent son nom sont encore très nombreuses.

Mais ce qui est encore le plus regretté, c’est le système soviétique d’éducation. Il était gratuit, égalitaire et fort respectueux des langues nationales : les jeunes gens apprenaient en russe et en tadjik et bénéficiaient de deux cultures. Ceux et celles qui sont issus de se système récitent avec un égal bonheur les vers de Pouchkine ou d’Omar Khayan et connaissent les classiques de la littérature française grâce aux traductions russes qui étaient massivement diffusées dans toute l’Union soviétique. Même les Ismaéliens du Pamir, minorité persécutée à l’époque soviétique, éprouvent de la reconnaissance à l’égard de ses dirigeants qui ont décidé, a vu des faibles ressources du Gorno-Badakshan, de privilégier l’éducation des Pamiris : les résultats furent à ce point excellents que ce peuple de la haute montagne étaient – et demeurent – jalousés par les autres tadjiks.

Ces souvenirs sont d’autant plus amers que les étudiants d’aujourd’hui sont trop souvent enseignés par des professeurs médiocres qui n’hésitent pas à faire payer les notes qu’ils attribuent et les diplômes qu’ils délivrent….

 

Les années passent, et cette nostalgie commence à s’atténuer. J’ai rencontré des jeunes gens d’une vingtaine d’année qui ignoraient tout de la filmographie soviétique, des poèmes de la Grande guerre patriotique, des chansons de Vladimir Vissotski, des chants bolcheviques que l’on apprend encore dans les écoles du Kirghizstan et que beaucoup, parmi les trentenaires, chantent encore avec plaisir. Ces jeunes vivent dans un autre monde que celui de leurs parents : ils ne le méprisent pas, mais ils sont dans un autre cours de l’histoire – plus violent en raison des risques de conflits entre les nouveaux Etats et totalement incertain car toutes les valeurs anciennes, nationales et soviétiques, se sont effondrées. Reste l’autoritarisme des pères et des mères de famille – mais pas pour longtemps – les pires produits de l’occident (films pornographiques et télédiffusions débiles), l’inculture des islamistes et le refuge offert par les sectes américaines…

 

Notes

(1) Cf. Oumar Arabov, Les mutations de la vie religieuse au Tadjikistan : du soufisme à l’évangélisme, thèse de doctorat, Ecole des hauts études en sciences sociales, 2006.

(2) Barzou Abdourazzoqov, auteur et metteur en scène tadjik. Sa pièce «Huit monologues de femmes » a été publiée en français (Editions Cadheilhan, 2007).

(3) Stéphane Dudoignon, chargé de recherche au CNRS est spécialiste de l’Iran et de l’islam soviétique.

N.B. Cette note, rédigée à la demande du philosophe Marcel Conche, corrige sur certains points l’article intitulé « Good bye Staline » que j’avais rédigé sur le même sujet en 2005.