Les affrontements entre la gauche et le droite, à l’occasion des élections municipales, ne doivent pas nous faire oublier une donnée primordiale : l’unité idéologique du milieu dirigeant, autrement dit la cohérence de cette oligarchie politique, économique, financière mais aussi syndicale (les états-majors du Medef et de la CFDT) qui propage ou accepte l’ultralibéralisme.

Cette unité n’exclut pas les rivalités entre les oligarques, mais le jeu des préférences est dépourvu de toute signification politique. Il reste cependant à désigner les acteurs les plus pernicieux de cette fin de période.

A cet égard, Jacques Chirac est un personnage secondaire. Sans oublier ses choix inexcusables lors de la guerre du printemps 1999 et dans l’établissement du quinquennat, celui qui n’a jamais cessé d’être le chef du RPR et le porte parole de ses groupes d’appui (FNSEA et frange réactionnaire du patronat), n’est plus qu’un candidat en campagne, desservi par ses propres amis, et qui ne sait où il va. Il suffit pour le moment de regarder comment ce démagogue affrontera les conséquences de l’imbroglio parisien et de quelle manière il supportera le poids des reniements dont beaucoup de ses électeurs de 1994 se souviennent avec colère.

Le cas Jospin est beaucoup plus préoccupant. Certes, l’homme qui se dit socialiste vit dans un isolement croissant, puisque sa brillante équipe de 1977 se disperse à tous vents. Certes, le premier ministre est maintenant exposé, physiquement, à l’hostilité virulente de nombreuses professions. A tel point que l’enfant chéri des sondages a été obligé de renoncer à plusieurs de ses déplacements en province – preuve manifeste de son impopularité. Certes, les violentes convulsions de l’antisystème libéral apportent des désaveux cinglants et quasi quotidiens à ce qu’il affirme.

Mais la gestion gouvernementale (la « gouvernance ») obéit à la même logique démente que la construction européenne : les échecs provoquent des fuites en avant qui aboutissent à de nouvelles déconvenues. La raison de cette obstination funeste ? Montrer (et se prouver à soi-même) que l’on travaille, que l’on agit – ou plus exactement que l’on « bouge » à la manière américaine (1). Comme il est impossible de construire quoi que ce soit sur un système autodestructeur, on agit dans le sens de la destruction en assurant qu’elle est « créatrice ». Tel est le mouvement qui emporte les dirigeants européens. Tel est la mentalité commune aux patrons et aux agents de publicité de la succursale française de la grande maison euro-atlantique.

Il s’agit là d’un groupe aux contours imprécis, où l’on trouve des députés socialistes, des renégats du mitterrandisme, et toute une valetaille d’experts et de commis aux écritures. Tout cela tourne autour de Dominique Strauss-Kahn, François Hollande, Alain Minc, Jean-Marie Colombani et autres Fauroux. On agite des idées, on lance des ballons-sonde, on prépare des textes qui se transformeront en projets de loi après les élections de 2002. Tout cela est encore confus, mais on discerne l’esquisse d’un programme qui consiste à opérer des destructions massives au nom de la « réforme » et de la « modernité ».

On veut banaliser la responsabilité présidentielle, transformer le Conseil constitutionnel, généraliser le quinquennat, et on rappelle que le Sénat constitue pour Lionel Jospin une « anomalie ».

On évoque un changement radical des structures, des méthodes et des objectifs de l’administration – qui s’esquisse au ministère des Finances, et qui se poursuivra vraisemblablement après 2002 à l’Education nationale.

On veut faire de la Corse le laboratoire d’une décentralisation poussée à l’extrême, au risque de mettre en péril la nation française.

Il ne s’agit pas seulement de détruire la République gaullienne, mais de ruiner les fondements mêmes de la République, puisque l’Etat de droit s’anéantira dans la multiplicité des « lois » locales et expérimentales.

Bien entendu, c’est Lionel Jospin qui fera le tri des personnages utiles et la synthèse des idées efficaces. Nous connaissons ses talents de liquidateur. Il faut faire obstacle à ce dynamiteur potentiel, pour le salut de ce qui nous définit et nous rassemble : la Nation, la Loi, l’Etat.

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(1) l’article de François Verrazzane dans le n° 33 de note revue Cité.

 

Editorial du numéro 767 de « Royaliste » – 5 mars 2001

 

 

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