Les auteurs intimident. Michel Aglietta et André Orléan sont d’authentiques savants, cofondateurs de l’école de la régulation, et qui peuvent être considérés comme des maîtres – qui le sont, pour ce qui me concerne. Leurs travaux sont impressionnants et ceux que je veux présenter brièvement (1) semblent réservés aux seuls spécialistes : la monnaie, quoi de plus technique et de plus théorique ! Apparemment…

Car il ne faut pas avoir peur de pénétrer cette étrange matière, que les doctes déclarations de MM. Duisemberg et Trichet rendent impénétrable. On aura la surprise de découvrir, derrière la fameuse « masse monétaire » et sous les maquis des taux d’intérêt, le monde qui nous est familier. La monnaie, c’est de la violence, du sang, du sacrifice, donc du sacré, des relations aux dieux (à Dieu) et entre les hommes, du désir, mais aussi de la loi, de la légitimité – la politique même. Autant de mots que ces messieurs de Francfort, de Bruxelles et de Bercy évitent de prononcer, autant de concepts qu’ils récusent.

Ce qui incite à penser que la fameux « lancement de l’euro » a eu lieu dans la méconnaissance des « réalités » que les puissants de l’heure prétendent dominer par l’étendue de leur savoir. Mais Michel Aglietta et André Orléan nous avaient avertis, voici près de vingt ans, que la science économique ne s’intéressait pas à la nature des phénomènes monétaires, et qu’elle ne faisait pas intervenir la monnaie dans ses spéculations sur l’échange. Dans le domaine du savoir, y aurait-il un champ autonome ? Non point : il n’y a pas de théorie de la monnaie, mais seulement une théorie de la quantité de monnaie – le monétarisme dont on fait grand cas depuis vingt ans.

D’où ce paradoxe réconfortant : l’expert surchargé de diplômes risque de dire beaucoup plus de bêtises sur la monnaie que les lecteurs de la Bible et les militants royalistes et républicanistes qui se passionnent pour les questions relatives à la souveraineté.

Dès lors, pourquoi privilégier les écrits de deux économistes, même s’ils sont éminents ? Parce que Michel Aglietta et André Orléan, sans oublier Marx, ont beaucoup fréquenté René Girard qui a attiré leur attention sur la rivalité mimétique et les modes de circulation de la violence. Parce qu’ils ont travaillé avec des historiens et des anthropologues qui apportent d’indispensables contributions à la compréhension du problème.

De fait, pour comprendre les fonctions de la monnaie, il faut suivre Charles Malamoud et Mark Anspach dans l’Inde védique, Daniel de Coppet en Mélanésie, retrouver les censeurs de la Rome antique avec Jean Andreau, l’histoire financière de la monarchie capétienne avec Jean-Marie Thiveaud… Magnifiques voyages, en compagnie de chercheurs inconnus au tableau d’honneur médiatique mais en tous points excellents. Au retour, qu’avons-nous appris ? En trop peu de mots ceci :

La première opération monétaire est le don que l’homme fit au prêtre chargé de sacrifier les animaux pour attirer sur le croyant la bienveillance d’un dieu : les rites de l’Inde ancienne nous en apprennent long sur ce fait anthropologique fondamental, où se trouvent déjà liés l’argent, le sang et le sacré. Donnée à un prêtre médiateur entre l’homme et le dieu, la monnaie permet d’opérer une coupure salutaire dans le fil de la violence.

La bienveillance des dieux inspire à l’homme le sentiment qu’il est leur débiteur. Il leur doit la vie (le mot ma signifie à la fois le devoir et la dette) et l’homme est un homme qui vit stricto sensu à crédit : l’indo-européen kred désigne en effet cette portion de pouvoir magique que l’homme reçoit du ciel pour se protéger. L’homme qui a confiance dans ses dieux (pensons au credo latin) bénéficie en échange d’une assurance-vie.

Monnaie, crédit, confiance. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, mais les sociétés dites primitives en savaient plus long sur la monnaie que certains banquiers centraux qui feraient bien de se plonger, toutes affaires cessantes, dans l’étude du circuit du porc chez les ‘Aré ‘Aré.

Que découvriraient en outre ces messieurs ? Que la monnaie n’est pas seulement utilisée pour des pratiques superstitieuses : elle permet des échanges paisibles entre les hommes, elle contient la violence mais conserve en elle son potentiel violent. Les hindous, les Grecs, les juifs et les chrétiens connaissent tous l’ambivalence de la monnaie : elle est un équivalent universel pour les transactions, elle évite l’opposition des désirs rivaux pour le même objet, mais la dette de vie peut devenir le nœud coulant qui étrangle l’endetté, et le crédit peut être une morsure mortelle si l’emprunteur tombe entre les mains d’un usurier.

Dans leurs tours de verre et d’acier, les financiers mondialisés croient que tout cela est dépassé. A tort. Mark Anspach cite un article récent de Newsweek décrivant les « tueurs à gages » qui « offrent leurs employés comme sacrifices humains à Mammon, dieu de Wall Street, espérant faire hausser le prix de leurs actions ».

Ces relations complexes entre la monnaie, la violence et le sacré permettent de comprendre la fonction essentielle que remplit le pouvoir politique dans le monde judéo-chrétien et dans les sociétés modernes. Le Souverain n’est pas ce Moloch que les libéraux-libertaires vouent à l’anéantissement. Au contraire. Le pouvoir souverain est celui qui rassemble les hommes sur un même territoire où circule la même monnaie, pour les protéger des agressions extérieures mais aussi de la guerre civile : la charge violente de la monnaie est retenue par le roi qui s’attribue le pouvoir de battre monnaie et qui contrôle (plus ou moins bien…) sa circulation. Le bel idéal judéo-chrétien de l’alliance entre le peuple qui fait confiance et le pouvoir légitime qui protège n’a pas été perdu par les Etats contemporains : sans doute ont-ils oublié l’interdiction de l’usure commune aux juifs, aux chrétiens et aux musulmans, mais ils demeuraient jusqu’à une date récente dans la logique du kred.

En inventant un euro techniquement géré par une banque centrale européenne, certains Etats ont cru se décharger de leurs responsabilités et en finir, dans une petite zone du continent européen, avec les confrontations monétaires. Ils n’ont fait que déplacer la charge violente de la monnaie, qui se libère déjà sous la forme de chômage (effet de la contrainte monétaire) et qui se développera sous forme de flexibilité et de baisse des salaires – car la concurrence entre les monnaies se transformera en concurrence sur les conditions de travail et sur les rémunérations.

Mais la question de l’euro reste posée, puisque cette monnaie n’a pas encore été mise en circulation. Or elle ne circulera que si les citoyens ont confiance dans l’autorité qui battra monnaie. Et cette confiance n’est jamais accordée qu’à une autorité légitime, qui incarne l’ensemble d’une collectivité. La monnaie est politique. Elle est et restera l’acte d’un pouvoir souverain.

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(1)Michel Aglietta et André Orléan, Violence de la monnaie, PUF, 1982 ; et plus récemment, sous la direction des mêmes auteurs : Souveraineté, légitimité de la monnaie, Cahiers Finance, Ethique, Confiance, Association d’Economie financière, 1995 ; La monnaie souveraine, Editions Odile Jacob, 1998.

 

Article publié dans le numéro 730 de « Royaliste » – 1999.