Comme grand reporter au « Figaro Madame », Stéphane Bern couvre les événements qui marquent ou qui affectent les reines et les rois. Ses articles et ses livres montrent qu’il sait s’élever au-dessus de l’anecdote et de la simple chronique pour réfléchir sur le fait monarchique. A l’occasion de la sortie de son troisième livre, « La Monarchie dans tous ses états » il a bien voulu répondre une nouvelle fois à nos questions.

Royaliste : Le titre choisi semble, en un sens au moins, tout à fait approprié puisque la monarchie – britannique notamment – est secouée par une vague de scandales. En quoi la monarchie est-elle actuellement « dans tous ses états », en Grande Bretagne, en Espagne, en Belgique… ?

Stéphane Bern : Il est vrai que cette année la monarchie n’a pas quitté le devant de la scène. De scandales en révélations, d’indiscrétions en potins, les cours d’Europe nous ont maintenu en haleine : il y eut ainsi l’annonce du divorce prochain du duc d’York et de sa femme Sarah Ferguson, la brouille entre Charles et Diana, les escapades extra-conjugales du roi d’Espagne… De fait, l’opinion publique veut tout savoir de la vie privée des familles royales et toute une presse étale complaisamment le linge sale déballé en public.

Royaliste : Cette curiosité a-t-elle une signification particulière quand elle se porte sur les familles royales ?

Stéphane Bern : A travers les princes et les rois nous vivons par procuration nos rêves les plus secrets. Ces monarques nous tendent une sorte de miroir des vertus aristocratiques dans lesquelles nous voudrions nous reconnaître et qui pourraient rehausser la banalité de notre vie quotidienne en nous permettant d’accéder à une sorte d’ailleurs, au monde des contes de fées de notre enfance.

Mais en même temps, on s’aperçoit que les rois sont comme nous, à notre image : la famille royale est à l’image des autres familles du pays – à cette différence que la famille royale est constamment sous les feux de l’actualité alors que nous avons la chance de vivre dans l’ombre. Il y a peut-être un plaisir de voyeur, avec une pointe de sadisme, qui consiste à regarder les princes se débrouiller dans les affaires privées alors que leur situation est particulièrement compliquée : ils ont les mêmes sentiments et les mêmes égarements que nous autres, simples citoyens, mais tout ce qui concerne leur vie privée est du domaine national. C’est pour cela que nous avons le droit de savoir, et que nous voulons tout savoir.

Royaliste : Cette référence aux contes de fées veut-elle dire que la monarchie est une illusion ?

Stéphane Bern : Pas du tout ! Le faste des cérémonies – ce n’est pas le propre des monarchies – qui nous fait croire aux contes de fées n’est qu’un élément accessoire de manifestations qui sont avant tout de grands moments de communion nationale. N’oublions pas, surtout, que la monarchie est une réalité vivante dans l’Europe des Douze, mais aussi au-delà des mers. En Thaïlande, où le faste monarchique laisse particulièrement rêveur, le roi est d’abord celui qui, au moment des émeutes de Bangkok, a joué son rôle d’arbitre suprême au service de la démocratie. De même Juan Carlos n’est pas un roi de contes de fées, mais une réalité suffisamment présente pour faire obstacle à une sédition militaire…

Royaliste : Est-il suffisant de dire que la monarchie est une réalité vivante ? On finit par s’y perdre ! Cette réalité vivante est-ce la réalité du rite ? Est-ce la réalité politique ? Est-ce la réalité morale ?

Stéphane Bern : La réalité monarchique englobe ces trois aspects. Il y a un élément rituel de la fonction politique des monarques, lesquels ont également un rôle moral puisqu’ils incarnent à la tête de l’Etat un certain nombre de valeurs. Cela dit, je m’efforce de montrer dans mon livre que les monarques devraient s’attacher à leur fonction politique. L’essentiel, en ce qui concerne la Belgique, c’est que le roi des Belges maintienne l’unité du pays et son existence même. L’essentiel, c’est que le roi d’Espagne ait couronné et pérennisé les institutions démocratiques espagnoles. On voit aussi, dans les monarchies de l’Europe du Nord, que la monarchie est indispensable comme médiation humaine, au-delà de toute bureaucratie, et comme facteur de rassemblement de la nation tout entière.

Royaliste : Les rois doivent-ils être des héros ? Ou plutôt : faut-il de l’héroïsme pour être roi ?

Stéphane Bern : Pour un roi, l’héroïsme consiste à accomplir sa mission historique, à remplir le contrat moral que sa famille a passé avec la nation. Ce qui implique beaucoup d’exigences, dont certaines sont contradictoires. Ainsi, le roi doit être populaire, donc visible, ce qui implique qu’il participe d’une certaine manière au « star-system », alors que la fonction politique doit se défier de tout ce qui est « show-business ». L’héroïsme, c’est, au-delà du battage médiatique, de consacrer toute sa vie au service du bien commun, de se soucier en permanence de celles et ceux qui connaissent d’une manière ou d’une autre la souffrance et l’exclusion sociale. L’héroïsme, c’est que les reines et les rois, les princes et les princesses sacrifient leur bonheur privé sur l’autel de l’État, renoncent à leur confort bourgeois pour satisfaire à cette exigence de service du prochain. Beaucoup envient la vie de cour, les voitures luxueuses, les Prince magnifiques réceptions… Mais quel citoyen accepterait de subir le millième de ce qu’endurent les familles royales : cette tâche qui n’en finit pas, cette pression constante des médias, cette vie entièrement passée sous le regard d’autrui ?

Royaliste : Justement, à force de trop demander aux familles royales ne risquent-elles pas de décevoir, et cette déception ne compromet-elle pas à terme l’avenir des monarchies ?

Stéphane Bern : Plus que jamais, l’avenir des monarchies est lié aux monarques. D’ailleurs, il y a dans tous les domaines une nette tendance à personnaliser le pouvoir. Mais il y a en effet le danger que le roi ou la reine ne soient pas exemplaires dans leurs fonctions politiques puisqu’ils incarnent l’identité du pays, la continuité de l’État, l’indépendance de la nation, le respect des minorités, des familles politiques, des religions, et l’arbitrage sans lequel il ne saurait y avoir de projet politique. Personne ne conteste aujourd’hui que les monarques européens remplissent aujourd’hui pleinement ces fonctions.

Royaliste : L’exercice de ces fonctions politiques par des reines et des rois aurait-il un intérêt pratique dans les pays de l’Est où existe une tradition dynastique ?

Stéphane Bern : Le roi Siméon de Bulgarie a toujours défendu les minorités de son pays ; il a défendu la minorité juive pendant la guerre, il défend aujourd’hui la minorité musulmane qui a été persécutée par le pouvoir communiste et qui a été victime de la vindicte populaire au lendemain du changement de régime. Même chose en Roumanie, où les minorités hongroise, tzigane et juive sont menacées ; le roi Michel a toujours dit qu’il fallait préserver les droits de toutes les minorités et que la monarchie permettait d’unir sous la même couronne les groupes religieux, les partis politiques et les populations les plus variés. C’est le vieux principe de l’unité dans la diversité, qui vaut à l’Est comme à l’Ouest de l’Europe, et que nous retrouvons en Belgique : c’est le roi qui fait tenir dans un équilibre plus ou moins stable les trois communautés qui vivent en Belgique.

Royaliste : Justement, le roi et la reine des Belges viennent d’effectuer une visite d’État en France. Peut-on dire, pour eux et pour les autres monarques européens, qu’ils remplissent une véritale fonction diplomatique ?

Stéphane Bern : Tout à fait. Le roi des Belges n’est pas venu à Paris pour faire du tourisme, mais pour apporter à la France le salut de toute la nation belge. Il est d’autant plus important de le souligner que la tradition veut que le roi ne se rende qu’une fois dans un même pays : or c’est la deuxième visite d’État que Baudouin et Fabiola accomplissent en France, ce qui montre l’amitié très étroite qui existe entre les deux pays. Lorsqu’il se déplace ainsi, un monarque agit dans un autre domaine que celui de la gestion des affaires politiques quotidiennes : il souligne par sa présence des liens historiques, des relations qui se situent bien au-delà des intérêts à court terme – même si ceux-ci ne sont pas pour autant négligés. Ainsi le roi Baudouin, ainsi la reine Elisabeth : le côté affectif de ces visites royales explique l’écho qu’elles rencontrent chez nos concitoyens.

Royaliste : L’avenir des monarchies européennes amène à s’interroger sur les divers princes héritiers. Comment les choses se présentent-elles ?

Stéphane Bern : Ce qui est rassurant avec la monarchie, c’est qu’on sait toujours qui reprendra le flambeau : cela apaise en nous l’angoisse de l’avenir, puisqu’on sait que le navire de l’État ne partira pas à la dérive, qu’il y aura toujours quelqu’un qui incarnera les destinées de la nation. L’éducation des princes héritiers est donc un point fondamental. J’observe, dans les monarchies européennes, que les jeunes princes sont fort bien préparés à l’exercice de leurs responsabilités, tout simplement parce qu’ils sont associés dès leur majorité aux affaires de la Couronne. Leur formation politique s’accomplit dans le cadre des institutions, et elle s’ajoute à la formation académique, à une formation militaire qui donne aux futurs rois une autorité en ce domaine qui peut se révéler fort utile comme on l’a vu en Espagne lors du putsch de 1981. Qu’il s’agisse du prince Charles d’Angleterre, dont nul n’ignore les interventions pertinentes dans la vie publique, de l’Infant Felipe d’Espagne, de la princesse Margarita de Roumanie ou du prince héritier de Bulgarie, l’avenir des monarchies européennes paraît assuré, par-delà les péripéties réelles ou supposées de la vie sentimentale de certains membres des familles royales.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publié dans le numéro 590 de « Royaliste » – 14 décembre 1992.