A l’écart du spectaculaire et du convenu, les enquêtes menées sous la direction de Pierre Bourdieu aboutissent à un acte d’accusation. De qui ?

Des responsables politiques, toutes tendances confondues. De la classe dirigeante, dans sa variété et ses contradictions. C’est à ces quelques milliers de personnes que la somme des enquêtes dirigées par Pierre Bourdieu est destinée (1). Ils ne l’ont pas lue, me direz-vous. Et eux-mêmes avancent les excuses sempiternelles : c’est trop gros, ils n’ont pas le temps… C’était peut-être vrai il y a un an, à cause des législatives. Mais qu’on n’aille pas me dire que les élections européennes mobilisent les énergies à ce point. D’où ce rappel, juste un an après sa publication, d’un livre qui devrait être sur les tables de chevet de tous les ministres – et d’abord du Premier.

Hélas, hélas, comme leurs homologues de la gauche, ces hommes pressés n’ont que cinq sources d’information : les sondages (tous les jours et en détail), les journaux télévisés (par bribes), des extraits de la presse, des notes sur quelques livres dont on parle ( genre Alain Minc, vous voyez…), des fiches sur des rapports qui sont souvent faits à partir d’autres rapports. Donc rien de direct, et rien de vécu.

Un des avantages du livre de Bourdieu (qui peut être lu de multiples manières, et toujours avec profit), c’est qu’il donne au milieu dirigeant l’occasion rare de vivre un moment « dans les conditions du direct » comme on dit à la télé, puisque les entretiens sont retranscrits tels qu’ils se sont déroulés – le langage de chacun étant scrupuleusement respecté. Donc, si nos éminences politiques cessaient de croire et de faire croire qu’elles connaissent la réalité et qu’elles savent ce qu’elles font, les neuf cents pages du Bourdieu pourraient leur apporter au moins trois révélations :

1° La réalité sociale, ce n’est pas seulement Vaulx-en-Velin et les Sans Domicile Fixe – ou plutôt, la banlieue et les SDF ne sont pas tels que les montrent la télévision qui met en scène les scénarios qu’elle a décidé de tourner avant d’arriver sur le terrain. En ce sens, et pour résumer l’enquête minutieuse de Patrick Champagne sur ce point, la télévision c’est du cinéma. En général, du très mauvais cinéma.

2° La détresse des banlieues et des gens jetés à la rue, que les enquêtes du livre rendent palpables, ne doit pas faire oublier l’étendue et la variété de la souffrance sociale : souffrance de policiers, d’ouvriers à la retraite, de militants politiques, d’une actrice au chômage, d’une employée de la poste, de travailleurs immigrés, d’un jeune colleur d’affiches du Front national…

3° La lucidité des gens interrogés, quant à la société qui les entoure. Dans la classe dirigeante, deux maximes permettent à leurs représentants de garder une solide assurance : la première, c’est qu’il ne faut pas dire aux gens des choses qu’ils ne peuvent pas comprendre (souvent, ce sont des « choses » vraies) ; la seconde, c’est que les gens oublient très vite ce qui, dans une réforme ou dans un comportement politique, aura pu les choquer. Le livre de Bourdieu, illustré par l’actualité sociale, devrait dissiper ce préjugé qui résulte d’un souverain mépris pour « les gens ».

Mais qu’on ne croie pas que « La Misère du Monde » se réduise à un vaste constat sociologique, à tous égards désespérant. Nous savons que les milieux dirigeants fuient leurs responsabilités en invoquant avec humilité leur faible marge de manœuvre (méthode Rocard), en appelant les sacrifiés au sacrifice (méthode Balladur) et en exposant (tous ensemble) la rigueur des logiques économiques et la complexité du social. A ce sociologisme minable, un vrai sociologue répond en soulignant les causes majeures de la misère sociale : la démission de l’État, l’ignorance des élites, leur refus de décider. D’où l’urgence de l’action politique – tels sont les deux derniers mots du livre – comme principe de justice et moyen de la liberté. Il ne suffit pas de souscrire à la requête. Mais qui voudra s’engager ?

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(1) Pierre Bourdieu, La misère du monde, Le Seuil, 1993.

Article publié dans le numéro 616 de « Royaliste » – 21 février 1994.