Si la mémoire d’Auschwitz se réduit à un « devoir », le crime métaphysique et physique perpétré par les nazis ne pourra pas être compris par les générations futures.

Crime métaphysique : la volonté délibérée d’exterminer la totalité du peuple juif procède de ce qui est spécifique au projet hitlérien. Les nazis voulaient refonder l’Europe en lui donnant une nouvelle origine : le peuple allemand épuré, la pensée allemande purifiée, l’homme allemand exclusivement identifié à son essence germanique.

Crime physique : il fallait donc éliminer totalement le peuple juif, qui est effectivement, dans son être et dans son existence historique, l’origine de la civilisation fondée monothéisme. C’est ce qui distingue la politique planifiée d’extermination du Peuple originel de toutes les autres destructions de peuples et de tous les autres massacres de masse.

Il est donc nécessaire de commémorer le soixantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz de manière particulièrement solennelle puisque cette libération par l’Armée soviétique est une victoire de notre civilisation sur le nihilisme.

Voilà qui dépasse le débat, point inutile, sur les responsabilités des différents acteurs de la guerre. Voilà qui transcende infiniment la « concurrence entre les victimes » qui existe depuis l’ouverture des camps de concentration et qui continuera de marquer le travail de la mémoire douloureuse.

Ces convictions sont assénées ici sans précautions de style. Elles n’empêchent pas la méditation religieuse, la réflexion philosophique, la recherche historique. Au contraire, elles tentent de prévenir les effets désastreux du discours médiatique sur l’opinion publique et plus particulièrement sur les jeunes générations. Je ne vise pas les journalistes de la presse écrite, ni les documentaires télévisés, ni les débats entre personnes qualifiées, mais cette poignée d’animateurs-vedettes qui lancent leurs slogans au journal de vingt heures et qui inspirent les rédacteurs pressés des allocutions officielles.

Trois formules doivent être récusées, au risque de ne pas être compris :

Horreur devant la barbarie ? Ce sentiment de l’horreur réduit par trop à une réaction normale, celle qu’on éprouve face à toute mise à mort violente, notre saisissement quant à ce qui s’est passé dans les camps nazis. La dénonciation de la barbarie nous délivre de toute interrogation sur la mise en œuvre d’un projet radicalement nihiliste dans une société allemande caractérisée par sa très haute culture et par sa modernité technologique. Si Auschwitz est le massacre commis par un clan de brutes menées par un fou, le génocide n’est qu’un monstrueux dérapage qui n’a pas besoin d’être pensé mais simplement dénoncé.

Plus jamais ça ? Aujourd’hui complices, par prudence et par indifférence, d’idéologies et de pratiques criminelles, les vedettes médiatiques se donnent bonne conscience à peu de frais. Leur rejet de la « barbarie » les empêche de se demander si le fait de célébrer à longueur d’années la destruction des « tabous », de récuser tout ordre symbolique au nom de la modernité libérale-libertaire, de noyer toute pensée dans la communication, n’est pas une des causes du déchaînement de la pulsion de mort au pays de Goethe. Hitler fut le plus grand communicant du 20ème siècle et tous les tabous ont été brisés dans les camps nazis.

Devoir de mémoire ? Si notre « devoir » de téléspectateur consiste à répéter des slogans ineptes, la mémoire vive sera détruite. La mémoire vive, c’est l’incommunicable qui n’est pas tout à fait indicible, c’est la mémoire tissée d’oubli et la mémoire de l’oubli. Il faut oublier pour ne pas être étouffé par la mémoire, comme le sont aujourd’hui certains de nos amis balkaniques. Mais nous éprouvons tous le retour douloureux de ce qui a été oublié, ou enfoui, sans avoir le sentiment de faire notre devoir.

Le « devoir de mémoire », c’est ce que voudrait s’imposer les vedettes médiatiques, qui vivent dans l’instant et qui ont sacrifié leur culture à la compassion verbeuse. Voici peu, l’un de ces animateurs d’antenne liait dans une même phrase le soixantième anniversaire de la libération d’Auschwitz et celui du premier mois après le tsunami. C’est avec de telles équivalences que la mémoire se détruit.

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Article publié dans le numéro 853 de « Royaliste » – 2005