Dominicain et directeur de recherches au C.N.R.S., le Père Bonnet est un spécialiste réputé de la sociologie de la Lorraine, à laquelle il a déjà consacré plusieurs ouvrages.

Avec « La Ligne rouge des hauts-fourneaux » il se livre à une analyse approfondie des grèves de 1905 dans la métallurgie lorraine. Rigoureuse, très fouillée, cette analyse est iconoclaste : elle détruit les images pieuses des luttes sociales, dérange l’histoire sainte du mouvement ouvrier telle que le marxisme l’a fabriquée, et fait éclater la doctrine ordinaire de la lutte des classes. Ce n’est pas la personnalité de l’auteur qui incite aux métaphores religieuses mais le sujet de son étude : le Père Bonnet n’écrit-il pas lui-même qu’il faut en finir avec le « Saint Sulpice social » avec la « canonisation systématique » des dirigeants ouvriers, avec la « scolastique économico-sociale » ?

Que les dogmatiques de l’autre camp ne se réjouissent cependant pas trop vite : Serge Bonnet ne veut pas substituer à la vulgate marxiste un catéchisme réactionnaire, ou l’image édifiante du bon patron victime des rouges alors qu’il ne songe qu’au bienêtre de ses ouvriers. Il ne s’agit pas de fabriquer les éléments d’une nouvelle philosophie sociale mais de saisir le plus exactement possible la réalité.

L’histoire des grèves du fer, c’est d’abord celle d’un monde aux couleurs contrastées, des chants, des cris, des fêtes, des poèmes (il faut lire l’émouvante prière du prolétaire) mais aussi des contradictions, des trahisons, de la xénophobie. Il y a un syndicalisme révolutionnaire qui brandit le drapeau rouge, mais aussi des syndicats « jaunes » qui rassemblent beaucoup de monde. Il y a des dirigeants syndicaux honnêtes, dévoués et intelligents, mais aussi des meneurs plus ambigus, et qui touchent parfois des enveloppes… Quant à la lutte des classes, elle ne se coule pas facilement dans le schéma : il y a l’injustice, la lutte nécessaire, la répression par l’armée, les blessés et les morts, mais aussi les conflits entre les différentes professions, et, dans l’autre camp, l’absence de solidarité des « barons du fer ». L’Internationalisme prolétarien n’est pas, lui non plus, conforme à la légende. Les « Ours » (Italiens) n’ont pas bonne réputation, pas plus que les « Piques » (Allemands) ou les « Boyaux » (Belges), et les luttes communes «ne changent pas les manières d’être et d’agir d’ouvriers liés à des nations différentes ». Enfin le marxisme est pratiquement inconnu en Lorraine, comme dans la plupart des autres régions.

Conclusion : l’histoire du mouvement ouvrier est à refaire, dans l’oubli des doctrines et des mythes.

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Serge Bonnet – La ligne rouge des hauts fourneaux – Denoël.

Article publié dans le numéro 353 de « Royaliste » – 11 février 1982