A Royaliste, la liberté d’expression est une expérience concrète, quotidienne, une grâce et un souci.

Notre existence militante tient au régime des libertés publiques qui est l’un des critères de la démocratie. Reconnue et protégée, notre liberté d’expression n’est jamais vécue dans l’insouciance. Il nous faut évidemment respecter l’ensemble des lois qui répriment la diffamation, l’insulte publique, l’atteinte à la vie privée – ce qui se fait sans peine, mais nul n’est à l’abri d’un écart de plume. De plus, nous nous sommes fixés des règles qui procèdent de notre conception de la politique et du Politique – et d’abord celle qui nous interdit toute critique des croyances religieuses et toute polémique à l’égard des autorités religieuses, à moins qu’elles n’interviennent dans le champ politique.

Il va presque sans dire que nous défendons la liberté d’expression pour les autres – y compris pour les ennemis de la liberté – avec une fermeté qui s’étend au respect, par tous, des limites juridiques à cette liberté. D’où l’intérêt civique et professionnel que nous portons à la réflexion de Monique Canto-Sperber (1). Cette éminente philosophe de la morale, qui se situe dans la tradition du libéralisme politique, expose très clairement le piège qui met aujourd’hui en péril la liberté d’expression. La menace vient d’un double franchissement des limites : les uns profitent de cette liberté pour diffuser des propos insultants et des thèses haineuses sur les réseaux sociaux ; les autres veulent interdire toutes les formes d’expression politique, artistique ou humoristique véhiculant ou susceptibles de véhiculer du racisme et du sexisme. Face à ces deux types d’agressions, la justice est débordée et souvent paralysée. Plutôt que de se lamenter, il faut reprendre toute la question de la liberté d’expression avec Monique Canto-Sperber et examiner la pertinence de ses réponses.

Quant à l’histoire, il faut bien entendu évoquer la Lettre sur la tolérance de 1689, dans laquelle John Locke célèbre le bienfait de la tolérance et renvoie les Églises au domaine privé tout en affirmant la nécessité de préceptes chrétiens. Cependant, les catholiques, censés menacer la paix civile, étaient exclus du cercle lockien de la tolérance de même que les athées qui auraient ruiné la garantie divine de la valeur des contrats. C’est le calviniste Pierre Bayle qui posa le principe de la liberté de conscience et de libre expression de la conviction personnelle. Pour lui, la tolérance est bonne par elle-même, c’est une obligation morale qui doit valoir pour toutes les religions comme pour les athées.

Quant à la parole politique, nous savons qu’elle dépendait en France des statuts sociaux et de droits politiques partiels – tel le droit de remontrance – jusqu’à la Déclaration de 1789 qui proclame la liberté d’opinion. Cette liberté de parler fut ensuite théorisée par John Stuart Mill en 1859 dans son essai De la liberté qui fonde la liberté d’expression sur les “intérêts permanents de l’homme” et non sur un droit universel. J.S. Mill estime que l’intervention de l’Etat est nécessaire lorsque cette liberté porte atteinte aux intérêts d’autrui – sans que ces intérêts et leurs limites soient précisés. De lui, vient l’idée largement admise que la liberté d’expression s’arrête là où commence le tort fait à autrui et le principe selon lequel la diversité des opinions est la condition nécessaire de la recherche de la vérité.

Après avoir examiné sous tous les angles la “parole déchaînée” des extrémistes – Faurisson, Soral, Dieudonné – et la “privatisation de la censure” par les nouveaux inquisiteurs américains et français, Monique Canto-Sperber propose de renoncer à débattre des fondements de la liberté d’expression, ce qui permet de ne pas avoir à justifier de ses limites tout en ayant conscience de sa spécificité : l’exercice de la liberté d’expression provoque un déplacement des frontières entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, y compris dans l’humour. D’où l’embarras des juges et la tentation, pour le législateur, de multiplier les censures pour satisfaire les fractions activistes de l’opinion publique.

Pour que les abus de la liberté d’expression n’engendrent pas le despotisme, Monique Canto-Sperber énonce des propositions pertinentes. Pour elle, la liberté d’expression est le problème et la solution dans la mesure où c’est l’abondance des échanges qui vient limiter les abus. Encore faut-il respecter le principe selon lequel “tout est permis en matière de parole publique, sauf ce qui est dit pour empêcher les autres de parler ou pour restreindre le débat”. De plus, il importe de ne pas confondre les normes et les valeurs : “Un État libéral impose à tout citoyen une obligation de justice, en particulier celle de ne pas porter atteinte à l’expression de tel ou tel mode de vie ou de telle ou de telle ou telle culture, mais il ne peut lui imposer l’obligation d’en reconnaître la valeur”. Renoncer à porter atteinte aux valeurs des autres ne signifie pas que l’on doit s’abstenir de les critiquer dans le cadre d’un débat public. La spontanéité des discussions sur les idées et les valeurs est donc tempérée par l’Etat et il serait intéressant de préciser la portée philosophique de cette “obligation de justice” que l’Etat “impose” à tout citoyen.

Il faut surtout interroger Monique Canto-Sperber sur un point majeur qu’elle laisse dans l’ombre : les conditions d’expression dans les médias radio-télévisés. Nous sommes passés en France d’un secteur public audiovisuel où les groupes politiques minoritaires et marginaux avaient leur place à une prolifération de chaînes publiques et surtout privées où les interminables bavardages d’experts et les prestations des entrepreneurs identitaires tendent à faire oublier l’absence de tout débat sur des points décisifs de la politique étrangère et de la politique économique.

Ces dernières années, nous avons vu disparaître des écrans la plupart des économistes hétérodoxes et, par voie de conséquence, toute mise en question de la prétendue “monnaie unique”. Nous avons aussi constaté la disparition de certains commentateurs trop peu conformistes lors du traitement médiatique de la révolte des Gilets jaunes. Dans la mesure où ce qui reste de radio-télévision publique sélectionne et hiérarchise les informations à la manière du secteur privé, ce sont les détenteurs du capital qui fixent les limites de ce qui peut être dit et qui indiquent jusqu’où les valeurs peuvent être transgressées. Voilà qui mériterait un ouvrage aussi dense que celui que Monique Canto-Sperber vient de nous offrir.

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(1) Monique Canto-Sperber, Sauver la liberté d’expression, Albin Michel, 2021.