La « gouvernance » française n’a pas jugé utile de manifester sa sympathie, ni même son intérêt, pour l’élection de Luiz Inacio Lula da Silva à la présidence de la République du Brésil. Alors que le président portugais et le principe Felipe d’Espagne assistaient, en compagnie de quinze autres chefs d’Etat, à la cérémonie d’investiture de Lula le 1er janvier, la France était représentée par un secrétaire d’Etat au tourisme.

Chirac, Raffarin et de Villepin semblent ignorer les relations d’amitié, anciennes et profondes, qui nous lient au Brésil. Ils méprisent manifestement l’histoire qui se fait en Amérique latine, dans l’extrême douleur et maintenant dans la fragile espérance.

Laissons cela. Les Brésiliens savent que d’innombrables Français regardent avec sympathie ceux qui veulent mettre toute la force possible au service de la justice, contre la violence ultra-libérale qui frappe l’ensemble de l’Amérique latine. Mais l’affirmation d’une solidarité ne suffit pas. Sans préjuger de la suite des événements, il nous faut tirer la leçon de la victoire électorale de Lula.

Il n’y a certes pas de « modèle brésilien », mais un exemple à méditer en Europe, où les adversaires de la globalisation sont en retard par rapport à leurs compagnons latino-américains. Ceux-ci ont compris depuis longtemps que la conquête de l’Etat était la condition première de la mise en échec de l’impérialisme américaine et du capitalisme financier. Hélas, cette intelligence politique exprime moins un génie particulier que la nécessité de sortir au plus vite d’une situation d’extrême misère. Quoi qu’en pensent les maîtres-censeurs parisiens, la popularité de Vladimir Poutine en Russie résulte du même impératif. Et le silence gêné qui entoure Siméon de Bulgarie dans le milieu anti-mondialiste – plus préjudiciable au peuple bulgare qu’à son premier ministre – n’empêche pas la manifestation d’une logique politique élémentaire qui désigne, pour toutes les nations et sur tous les continents, l’Etat comme moyen du développement.

A l’ouest de l’Europe, nous avons encore des réactions de gosses de riches. Tout l’héritage n’est pas encore dilapidé. Il y a encore des richesses considérables, d’immenses capacités industrielles et agricoles, et la détresse  croissante des classes moyennes et populaires, n’est pas aussi visible qu’en Argentine ou dans les Balkans. L’urgence paraît moindre et l’intégration de la gent médiatique dans le système oligarchique engendre une présentation de l’actualité qui ne facilite pas, c’est le moins qu’on puisse dire, la mobilisation populaire sur les véritables enjeux.

Ces retards et ces obstacles ne sauraient nous décourager. La bataille intellectuelle contre l’ultra-libéralisme est gagnée et les mobilisations contestataires sont impressionnantes en Espagne, en Italie, en Allemagne, y compris sur le front syndical (1). Les Français, qui ont apporté une contribution décisive à la victoire idéologique et qui ont manifesté par millions leur opposition à l’oligarchie lors des élections de l’an passé, sont encore trop faiblement organisés. Cela tient à l’effondrement des partis de la gauche classique mais aussi à l’absence d’objectifs politiques clairement désignés.

Toutes les dénonciations ont été faites, toutes les oppositions se sont manifestées. Il faut maintenant que les luttes deviennent positives. Cela signifie qu’il faut dépasser l’anti-américanisme pour s’engager dans une voie proprement européenne du développement de notre continent, dépasser l’anti-mondialisme pour organiser l’inter-nationale des nations afin de favoriser les projets de reconstruction économique et de progrès social – que ce soit en Amérique latine, en Russie ou dans les Balkans. Cela implique que, dans chaque nation, les mouvements de révolte se transforment en mouvements révolutionnaires s’assignant la conquête démocratique du pouvoir politique. Particulièrement sensibles à l’absence dans notre pays de personnalité symbolique capable de fédérer les énergies, les royalistes de la NAR veulent favoriser cette entreprise politique, selon la ligne gaullienne qu’ils n’ont cessé de faire valoir.

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(1) notre éditorial du n° 804 : L’esprit de Florence.

 

Editorial du numéro 808 de « Royaliste » – 20 janvier 2003