Souvent moquée, la solennité de la justice est riche de signification. L’excellent ouvrage d’Antoine Garapon nous permet d’en saisir toute la valeur.

Publié voici trois ans, « L’Âne chargé de reliques » (1) est un livre qui n’a, jusqu’à présent, connu aucun succès malgré l’originalité du sujet et la richesse d’une réflexion qui aurait dû passionner les magistrats, les anthropologues, les philosophes du politique et aussi, grâce à la clarté des analyses, un très large public. Cet essai sur le rituel judiciaire aurait cependant disparu dans une complète indifférence si Lucien Scubla, animateur du CREA (2), ne l’avait découvert par hasard et fait connaître aux auditeurs de son séminaire.

Mais qu’on n’imagine surtout pas un ouvrage rebutant. L’essai d’Antoine Garapon décrit un univers familier – celui du Palais de Justice tôt ou tard fréquenté ou du moins observé dans les multiples reconstitutions cinématographiques – et qui demeure d’une impressionnante étrangeté. Pourquoi ces robes rouges et noires, cette architecture rigoureuse de la salle d’audience, ce langage abscons, ce spectacle pompeux des cours d’assises ? On sait que de bons esprits, qui se veulent résolument modernes, proposent régulièrement que cette poussière soit balayée, et que ces conduites archaïques soient remplacées par une justice sans cérémonie.

Sans la moindre concession à l’esprit réactionnaire, Antoine Garapon a le courage de dénoncer cette illusoire simplicité d’une justice « proche des gens » et ose prononcer, du double point de vue du magistrat et de l’anthropologue, une très convaincante défense et illustration des rites de la justice. C’est que le rituel des salles d’audience n’est pas une forme vide de sens. Il est en relation avec le sacré, comme l’indique cet espace judiciaire organisé comme celui d’un temple dans lequel se trouve représenté la nature, et symbolisé l’ordre social et juridique. Lieux vides ou secrets, barrières et rites de passage ne sont pas faits pour impressionner le justiciable mais signifient la majesté de la loi, la légitimité de l’ordre. Et la robe du magistrat désigne celui qui représente cet ordre, efface le corps de l’homme ordinaire pour le transformer en juge, dont les gestes et les paroles participent du rituel.

Sous l’arbitrage du juge, dans les affrontements violents de la défense et de l’accusation, se déroule une cérémonie publique à la fonction cathartique puisqu’elle a pour objet de purger les passions par le spectacle donné. Le procès pénal, écrit Antoine Garapon, est « une catharsis du délit el de la loi, de la transgression et de la répression, du plaisir et du déplaisir, de l’individualité et de la sociabilité, de la solitude et de la communion ». D’où le caractère tragique du procès, son caractère sacrificiel qui, à l’heure du jugement, permet de réconcilier la société menacée par la violence. Retrouvant René Girard, l’auteur note en effet que « le rituel pénal, grâce au mécanisme sacrificiel, permet au groupe social, sous prétexte de juger l’auteur d’un crime, de répéter le meurtre fondateur ».

On devine ainsi l’importance des symboles dans l’exercice de la justice et les réels dangers que leur suppression ferait peser sur les justiciables. La justice en complet-veston, rendue dans un bureau par un unique juge est infiniment moins respectueuse des personnes et du droit que le spectacle « formel » des salles d’audience. Le rite est un moment de la genèse du droit, un élément de sa réalisation, et de ce fait une garantie de liberté. Loin d’être un signe de « démocratisation » de la justice, la destruction de ses symboles aboutirait à une violence qui menacerait l’Etat de droit.

D’une grande portée théorique et pratique, le livre d’Antoine Garapon ne peut rester plus longtemps ignoré. Il faut le lire et le faire lire aux magistrats, aux justiciables et à tous ceux qui s’intéressent au fonctionnement symbolique, donc réel, de notre société.

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(1) Le Centurion, 1985.

(2) Centre de Recherche sur l’Epistémologie et l’Autonomie.

Article publié dans le numéro 493 de « Royaliste » – 12 mai 1988