Même effondrée, la gauche ne manque pas d’audace.

Il faut un sacré culot aux dirigeants socialistes, tous clans confondus, pour appeler le bon peuple aux « assises de la transformation sociale » qui se tiendront tout au long de cette année. En deux fois cinq ans d’exercice du pouvoir, ce sont eux qui ont plongé la France dans une situation sociale dramatique en liquidant pensée et projet, en se faisant les complices actifs de l’argent-roi, en s’intégrant sans aucun scrupule à la caste dirigeante.

La misère des rues, c’est eux. Le désespoir des banlieues, ils n’ont jamais su y répondre. Les angoisses collectives, ils les traitaient, ils les géraient par des dispositifs techniques et par les onguents de la communication, le nez sur les sondages.

Et il faut un sacré culot à Michel Rocard pour se présenter, la bouche en cœur, comme grand prêtre et artisan suprême du changement social. Il niera, bien sûr, avec cette fausse humilité qui ne trompe plus personne : le Premier secrétaire du Parti socialiste n’est qu’un parmi tous les autres signataires de l’appel – un militant très modeste qui, soyez-en sûr puisque c’est écrit, sera comme tous les autres « déconnecté des enjeux électoraux ». Michel Rocard, ou la gauche sans la transformation. Michel Rocard, ou l’exercice du pouvoir sans la réforme…

ABSENCES

Et maintenant, Michel Rocard ou le parti sans l’action, puis que les exigences de l’opposition politique sont d’ordinaire sacrifiées à l’agitation interne. Étrange personnage, toujours à contre-temps à contre-emploi, et qui demeure pathétiquement tel qu’il fut : un inspecteur des Finances au PSU. Mais ce technocrate a des ailes de présidentiable, et nous ne saurions douter un seul instant que ces Assises ne soient un des éléments d’une stratégie de rassemblement autour du « candidat naturel ».

Malaise devant cette fausse virginité, cette candeur hypocrite. Cela ne disqualifie pas ces Assises, ni ceux qui ont accepté d’y participer. Nous avons trop souvent souhaité une relance du débat civique pour récuser celui qui a lieu cette année. Au contraire, nous voulons nous y associer à notre manière, mais à distance, en soulevant une difficulté de méthode et une question de fond.

Quant à la méthode, il paraît quelque peu présomptueux d’engager une très vaste réflexion sur l’économie et l’emploi, la vie collective, le pouvoir et la citoyenneté, le cours des affaires mondiales, alors que celles et ceux qui ont le plus profondément pensé ces questions ne figurent pas parmi les signataires de l’appel. Si Blandine Barret-Kriegel, André Gorz, Alexandre Adler, Roland Castro, Daniel Soulez-Larivière et une vingtaine d’autres personnalités majeures ne sont pas invitées à s’exprimer au cours de ces Assises, celles-ci se réduiront à un échange de vues entre petits et grands apparatchiks, illustré d’interventions sincères de militants. L’exercice ne serait sans doute pas inutile, mais il resterait insuffisant.

Sur le fond, il est significatif que les questions politiques ne soient abordées qu’au cours de la quatrième rencontre (« pratique de pouvoir, citoyenneté et démocratie ») alors que le politique en tant que telle est la clé de toute transformation sociale réussie. A charge d’y revenir, je me borne à souligner quelques points que nous avons abordés à maintes reprises :

Nous sommes confrontés à une crise de la légitimité du pouvoir politique, qui ne tient pas à la Constitution, mais aux idéologies dominantes (le Marché, la Nature, l’Ethnie), à la logique déstabilisante des médias et des sondages, à la pression aujourd’hui victorieuse de certains groupes économiques et financiers. Il n’y aura pas de transformation sociale si le pouvoir politique n’est pas restauré dans son autonomie, si le rôle médiateur et l’artifice médiatique continuent d’être allègrement confondus.

Cette crise de la légitimité du pouvoir est aggravée par une crise de la décision politique, qui mêle la trop fréquente incapacité à décider et les fortes capacités bureaucratiques de dilution et de blocage de la politique gouvernementale ou de ce qui en tient lieu. Il n’y aura pas de transformation sociale si elle n’est pas précédée ou accompagnée d’une profonde réforme de l’administration publique, afin que les hauts fonctionnaires soient désormais soumis à la volonté du pouvoir politique.

La transformation sociale ne se fera pas dans la spontanéité : elle suppose des partis et des syndicats capables de relancer la dynamique politique et sociale, à la fois par leurs projets, par leur puissance de mobilisation et par les contradictions qui existent entre eux. N’oublions pas que les gouvernements de gauche ont cruellement souffert des carences d’un Parti socialiste absorbé dans ses guerres intestines, et d’une trop faible contestation syndicale qui ne leur permettait pas d’équilibrer les pressions libérales et conservatrices.

D’où cette première conséquence : ces Assises n’auront de sens que si elles engendrent une révolution profonde des appareils politiques, et en tout premier lieu du Parti socialiste. Une Révolution qui procéderait d’États-Généraux… Plutôt que de rêver à 1789, il serait urgent d’en reprendre le mouvement.

***

Editorial du numéro 614 de « Royaliste » – 24 janvier 1994