Voici longtemps que, dans notre culture, l’imagination n’est plus prise au sérieux. A la folle du logis, délirante et perverse, nous avons coutume d’opposer le sain réalisme, le goût d’un concret qui ne s’embarrasse pas de rêvasseries. Aussi paraît-il déraisonnable, et presque blasphématoire, de publier que la France est imaginaire. La France telle que nous la vivons, et non pas une doctrine particulière. D’entrée, nous voici proche du reniement. Allons-nous à notre tour jeter le drapeau aux orties, nier l’existence du fameux « pays réel », tenir pour dérisoire le sacrifice de tant de ses enfants ?

Il est vrai qu’il y a des conceptions de la France qui ne sont plus recevables. Le thème barrésien de la terre et des morts est aussi douteux que l’obsession sacrificielle des vieux républicains, et le « retour au réel » en honneur dans les années quarante a couvert trop d’ignominies pour ne pas demeurer frappé d’une légitime suspicion. En politique comme en économie, il faut toujours se méfier des appels au réalisme : quand l’objet n’est pas cerné, quand les faits à respecter ne sont pas clairement établis, ils induisent à se soumettre à la force brute, à accepter la logique du pire. Le réalisme en politique, c’était évidemment Pétain, pas de Gaulle… Faut-il pour autant se détourner de la France, et tenir pour illusoire toute réflexion à son sujet ? Non pas. Grâce au rejet des doctrinaires du nationalisme, malgré la désuétude du vertueux patriotisme républicain, apparaissent aujourd’hui de nouvelles manières de dire la France, de la ressentir, et de la faire aimer. Cela dans les livres, mais aussi dans les peuples de France, et chez ceux-là mêmes qu’on présente comme menaçants pour notre identité. J’en veux pour preuve cette réflexion d’un jeune Beur, recueillie récemment par notre confrère « Libération ». « Je ne veux pas. disait cet anonyme, devenir Arabe comme Le Pen est en train de devenir Français ». En quelques mots, voici magistralement résumées les questions qui nous préoccupent – celle des différences culturelles, celle de l’identité nationale – et le simplisme xénophobe pris à son propre piège : tout discours d’exclusion risque de créer le danger qu’il prétend écarter, c’est-à-dire le repli des immigrés dans l’absolu de leur différence. Il est remarquable que ce jeune Arabe refuse cet enfermement et la violence qui en procéderait, pour lui-même et dans le souci de l’autre, avec cette volonté, émouvante, que nul dans ce pays ne s’égare ni ne se perde. Même Le Pen, malgré ses provocations, n’est pas contesté dans sa qualité d’homme et de citoyen ; ce qui est redouté, c’est la façon réductrice dont il est en train de devenir Français. Disant cela, le jeune Arabe, peut-être dépourvu de carte d’identité nationale, a en lui une certaine image de la France et une relation avec elle, assurément singulière mais très profonde.

La France personnelle …

Qu’une certaine image de la France, ou une certaine idée comme disait de Gaulle, soit essentielle, que notre sentiment d’appartenance se vive et s’éprouve de multiples manières, nous en faisons _ chaque jour l’expérience. Aucune définition de l’identité nationale ne peut être satisfaisante, aucune doctrine de la nation ne permet d’en rendre pleinement compte. Même l’histoire de France nous est personnelle, comme l’a montré François George (1). Ce jeune philosophe parisien, très représentatif de la génération de 1968, n’a pas écrit le livre attendu. Point de retour à la terre au sortir des illusions révolutionnaires, point de message délivré avec le sérieux que donne l’expérience du totalitarisme militant, ni de théorie d’une nouveauté discrètement conforme à l’air du temps. Il s’agit d’une promenade, et non d’un voyage savant. Cette « Histoire personnelle de la France » n’a rien du Guide Bleu ou de l’enquête sociologique. Comme toute promenade, elle est faite de rencontres, y compris avec soi-même, de détours et de découvertes. Parfois nous retrouvons des lieux familiers – la tombe de Chateaubriand, telle route des Ardennes – et des personnages connus : Alain Krivine et sainte Thérèse de Lisieux, Sartre et le général de Gaulle. Mais, cheminant en compagnie de François Georges, nous ne cessons d’apprendre sur notre pays.

La tendresse du regard porté sur les choses et sur les êtres n’exclut pas son acuité. Et l’itinéraire personnel de François George, forcément différent de celui de ses lecteurs, ne l’empêche pas de visiter les lieux célèbres et de rencontrer les grands événements vécus en commun. Voici le moulin de Valmy. La bataille qui s’est déroulée alentour marque le commencement de la guerre absolue, non par l’effet d’une mutation technique, mais parce que l’idée de la France a changé : « quand la France était considérée comme la propriété du roi, les opérations pouvaient rester limitées, la monarchie dispensait du nationalisme. Si la France n’est plus domaine royal mais corps maternel, la perte de deux provinces représente une mutilation insupportable. La blessure infligée à la patrie appelle l’holocauste ». C’est dire que l’imaginaire, la symbolique, ne sont pas étrangers à la politique. Les révolutionnaires français le savent bien : en 1793, « le meurtre du roi est réel parce qu’il est symbolique ». Cette puissance de l’imaginaire, le général de Gaulle l’a incarnée de façon extraordinaire. L’homme qui parvient à changer par deux fois le cours de notre histoire est d’abord un rêveur, un poète. Sa force, c’est sa faiblesse même, qui lui interdit toute concession ; ses victoires, il les obtient en évitant ou en contournant la force, par sa capacité, poétique et poiétique, de dire ce qui va être, de faire apparaître, par sa parole, une nouvelle réalité.

 … et la France sensible

Il faudrait suivre François Georges longtemps encore, du nord au sud de notre pays. Quittons-le cependant pour rejoindre un autre vagabond amoureux de ses songes. Il s’agit de Pierre Sansot, sociologue grenoblois trop peu connu. Un autre intellectuel dira-t-on. Mais son livre (2) ne peut être rangé sur le rayon des sciences sociales. Pour Pierre Sansot, « la France est un fait d’imagination ». Cela signifie qu’elle ne saurait être réduite au jeu des intérêts, à des caractères ethniques (quel mélange depuis l’origine…) ni même à un projet politique. La France, c’est la relation qu’on a avec elle, inépuisable, sensuelle, et pourtant jamais éperdue. Les adeptes d’un réalisme pur et dur crieront au « subjectivisme ». Mais une analyse objective laisserait échapper cet imaginaire sans lequel notre appartenance à la collectivité française demeurerait incompréhensible et ne pourrait être vécue. Aussi personnel que l’histoire de France évoquée plus haut, le livre de Pierre Sansot sera immédiatement familier à l’ensemble de ses lecteurs. Qu’importent les engagements politiques : la République au village – le 14 juillet – nous l’avons connue, et aimée parce qu’elle appartient à notre enfance. De même la dictée, lue solennellement par le maître d’école, les fables de la Fontaine, et Victor Hugo. Tout cela est en train de disparaître, comme le village lui-même qui permettait de maintenir, vivant, le lien avec l’enfance, de connaître toutes les dimensions de l’existence sociale, d’éprouver autrement le temps.

Qu’on ne voie pas en Pierre Sansot un passéiste, ennemi des villes et de l’électricité. Sans doute l’existence moderne est-elle plus abstraite et plus solitaire. Mais la France sensible existe toujours par ses paysages, ses couleurs, ses odeurs et sa langue. Malgré les avions et les trains, elle ne cesse d’être immense et secrète, inépuisable et déconcertante – « la France, si proche, si accueillante, mais toujours un peu ailleurs, un peu plus loin… » Une telle évocation est étrangère à la mystique barrésienne, comme à la nostalgie ordinaire de la France profonde. Elle ne dessine pas un « modèle de société », elle n’oriente même pas notre regard vers des lieux obligés. Au Tarn-et-Garonne, on peut préférer d’autres terres ; à l’évasion dans la France, le franchissement des frontières. Simplement, après tant de théories et de statistiques, Pierre Sansot nous dit que la France est une idée neuve, à inventer chaque jour.

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(1) François Georges, Histoire personnelle de la France, Balland, 1983.

(2) Pierre Sansot, La France sensible, Champ Vallon, 1985.

Article publié dans le numéro 439 de « Royaliste » – 18 décembre 1985