A nouveau frappée par le terrorisme au mois d’octobre, la nation française a confirmé sa capacité de résistance et de réaction. Le djihadisme ne parvient pas à provoquer une guerre de religions.

Comme d’autres nations européennes, la France fait l’objet d’une tentative de déstabilisation violente selon un plan conçu voici quinze ans. C’est en 2005 qu’un Syrien peu connu, Abu Musab al-Suri, lance un Appel à la résistance islamique mondiale qui est massivement diffusé sur Internet. Ce stratège du djihad constate que les attentats spectaculaires commandités par Oussama Ben Laden n’ont pas réussi à radicaliser les masses musulmanes. Pour atteindre cet objectif, al-Suri préconise la création de réseaux islamistes capables de commettre des attentats contre les “mécréants”. Ces attentats sont faits pour provoquer dans la population des pays visés des réactions de haine antimusulmane qui obligeront les musulmans à se rassembler en une communauté de plus en plus séparée du reste de la société. La poursuite des attentats et des répliques vengeresses était censée conduire à des affrontements entre communautés ethnoculturelles jusqu’à créer une guerre civile…

Les attentats de Paris en 2015 et de Bruxelles en 2016 sont la traduction concrète de cette stratégie, qui échoue : la réaction de la population française est, dans les rues, d’une ampleur exceptionnelle mais la protestation contre le terrorisme est tout à fait pacifique et les expressions publiques de soutien aux terroristes restent très limitées. Puis la destruction du prétendu “Etat islamique” rendit beaucoup plus difficile l’organisation de nouvelles opérations de commandos… Il faut aussi souligner que les services de renseignements français ont tiré les leçons des attentats commis sur le sol français depuis la période de la guerre civile en Algérie et sont d’une grande efficacité dans la prévention comme dans la réaction des menées terroristes.

Cependant, les services de renseignement et la Police nationale sont impuissants face à des individus qui ne sont pas fichés et qui tuent des passants à l’aide d’un couteau acheté dans le commerce. Une quinzaine d’attentats de ce type ont été commis entre 2016 et 2019 et six depuis le début de cette année. Les deux derniers ont visé un professeur de collège dans la banlieue parisienne, qui a été décapité, et trois catholiques qui ont été tués dans la basilique Notre-Dame de Nice.

Tout comme les attentats de 2015, l’assassinat de ces quatre personnes a suscité un sentiment d’horreur presque unanime puis déclenché des réactions qui sont toutes contraires à ce que souhaitent les islamistes.

Tout attentat provoque un rassemblement immédiat et spontané des Français autour des autorités politiques, quelles que soient les critiques que divers citoyens peuvent par ailleurs leur adresser. C’est ce qui s’est produit fin octobre, autour du président de la République.

Les partis politiques de la majorité et de l’opposition participent à ce consensus national, y compris le Rassemblement national que préside Marine Le Pen. L’opposition de droite et d’extrême-droite s’est seulement distinguée en demandant qu’on agisse encore plus fermement contre le terrorisme.

Les représentants des religions participent toujours à ce moment d’unité nationale et cette fois encore l’Église catholique a publié un message de solidarité et de paix, de même que les représentants du culte musulman et les rabbins. Après l’attentat commis dans la basilique Notre-Dame de Nice, le Conseil français du culte musulman a demandé aux fidèles de cette religion de renoncer la fête du Mawlid qui célèbre la naissance de Mahomet “en signe de deuil et de solidarité avec les victimes et leurs proches”.

Ces réactions salutaires prolongent celles de 2012 lors des attentats de Toulouse et de Montauban et celles de 2015 lors de l’assassinat des journalistes de “Charlie hebdo”, du massacre commis au Bataclan et de la prise d’otages du magasin Hyper Cacher. Elles ont aussi provoqué une double marginalisation : celle des identitaires de droite incarnés par Éric Zemmour et Marion Maréchal qui proclament que l’islam est incompatible avec la France et qui rêvent d’un choc frontal avec les musulmans ; celle d’une extrême-gauche qui cultive le communautarisme à l’américaine et qui considère que les islamistes sont les nouveaux damnés de la terre, victimes du colonialisme et du post-colonialisme de l’Etat. Or la logique de guerre ethnique et religieuse se heurte à deux faits majeurs : toutes les autorités religieuses militent pour la paix civile ; les Français, dans leur très grande majorité restent attachés à une conception juridique et politique de la citoyenneté, étrangère à tout critère ethnique. Ces attitudes générales procèdent du souvenir traumatisant des guerres de Religion qui ont déstabilisé le pouvoir politique et ensanglanté le royaume au XVIème siècle.

Il est probable que la droite identitaire conservera une position forte dans les médias nationaux et continuera de diffuser des thèses qui ont une influence certaine dans l’opinion publique mais qui n’ont plus de relais partisan depuis que le Rassemblement national s’emploie à distinguer rigoureusement l’islam de l’islamisme et à écarter de sa direction les partisans de Marion Maréchal.

En revanche, la mouvance islamo-gauchiste a perdu beaucoup de terrain alors qu’elle exerçait une influence prédominante dans les grands médias parisiens qui lui permettaient d’organiser, comme l’été dernier, d’importantes manifestations de rue. Or les attentats de Conflans et de Nice ont achevé de ruiner la théorie qui présentait les terroristes agissant seuls comme des “loups solitaires”. Bien au contraire, il est manifeste que ces individus se radicalisent sous l’influence d’une mouvance faisant de la propagande sur Internet ou constituée en réseau militant autour d’idéologues salafistes. Or ces réseaux et ces groupes organisés en associations – certaines viennent d’être dissoutes – sont soutenus par l’extrême-gauche au nom de la lutte contre le racisme et l’islamophobie. C’est cette complaisance et parfois cette complicité qui ont été dénoncées par de nombreux intellectuels dans des appels et des prises de parole qui ont été largement diffusés. La bataille entre l’islamo-gauchisme et le parti républicain qui rassemble des personnalités de droite et de gauche est loin d’être terminée mais les défenseurs de la tradition républicaine (1), qui inclut bien évidemment le principe de laïcité, sont en phase avec les tendances profondes de l’opinion publique.

D’une manière plus générale, il est malheureusement certain que la France va rester confrontée plusieurs années encore à l’épreuve du terrorisme islamiste. Ceci en raison de failles internes qui seront longues à surmonter. L’enseignement public est dégradé, les médias donnent toujours plus de retentissement à l’acte terroriste qu’aux succès obtenus par la police et l’armée françaises contre les terroristes, et la montée de l’individualisme défait les structures traditionnelles d’intégration. Mais le modèle français garde sa puissance de séduction et les enfants d’immigrés sont nombreux à entrer dans l’administration ou à rejoindre une profession libérale. Les militants islamistes ne s’y trompent pas, qui fustigent et parfois assassinent ces prétendus apostats.

Au fil de son histoire millénaire, la France a connu des épreuves bien plus redoutables que celle provoquée aujourd’hui par ce sursaut de fanatisme religieux. Elle en triomphera.

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(1) La tradition républicaine rassemble les défenseurs de l’Etat et de la nation souveraine, au-delà des différentes approches des questions constitutionnelles.

Tribune publiée par le quotidien hongrois Magyar Nemzet – Décembre 2020