L’entretien qu’Emmanuel Todd a accordé à « La Revue » (1) devrait être l’événement majeur de la rentrée, quant à l’analyse politique et sociale. Les conclusions de ce chercheur mériteraient, dans le milieu médiatique et dans les états-majors de campagne, un débat intense au fil duquel chacun s’efforcerait de faire passer au second plan ses espérances, ses préjugés, ses ambitions électorales pour tenter, simplement, d’y voir clair.

Il est possible qu’Emmanuel Todd se trompe du tout au tout : grâce aux sondages quotidiens, les grands médias reflèteraient l’état d’esprit des « gens », hantés par l’insécurité et souhaitant, à l’exception des extrémistes, les réformes qui mettraient enfin la France à l’heure de la mondialisation. Ainsi, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal incarneraient les deux aspects du renouveau de la vie politique, et le vrai choix serait entre ces deux personnages fascinants qui annoncent la mise à la retraite des dirigeants vieillis et usés – de Jacques Chirac à Laurent Fabius en passant par Lionel Jospin.

Sans nier l’attrait exercé par le président de l’UMP et par l’ancien ministre socialiste sur les cadres, les militants et les sympathisants de leurs partis respectifs, nous estimons qu’Emmanuel Todd est dans le vrai.

Si tel est le cas, les états-majors politiques sont en train de s’engager dans une impasse, quels que soient d’ailleurs les candidats qui seront désignés par les adhérents de l’UMP et du Parti socialiste. C’est la classe dirigeante dans son ensemble qui commet une erreur stratégique, due à une profonde méconnaissance de la société française.

Les oligarques croient que la France est un pays en déclin et que les Français finiront par consentir, pour survivre, aux sacrifices qu’impose la mondialisation. Ils jugent le peuple français incapable de comprendre les enjeux économiques et financiers. Ils pensent que la population salariée continuera d’accepter des conditions de travail de plus en plus dures parce qu’elle n’a qu’un seul choix : la pauvreté dans le chômage ou l’emploi à bas prix.

Ces impressions sont confortées par des observations justes sur les rapports de force : absence de parti révolutionnaire capable de rendre espoir aux contestataires, échec de l’altermondialisme, mollesse des directions syndicales… Les séismes de ces dernières années ne seraient donc que des accidents fâcheux (le Non au référendum, la révolte contre le CPE) ou utiles (le vote Le Pen de 2002, les émeutes de novembre dernier) dans la mesure où ils entretiennent des peurs (le « nouveau 21 avril », les violences « ethniques ») qui sont le commencement de la sagesse électorale.

Mais les oligarques et leurs idéologues raisonnent sans tenir compte de la dynamique politique et sociale. Pour eux, le 21 avril 2002 a été effacé par le triomphe électoral de Jacques Chirac ; le Non au référendum n’a pas eu de conséquences sur la vie des partis ; la défaite du Premier ministre dans la bataille du CPE ne l’a pas empêché de rester au pouvoir. Ce sont là des faits incontestables – dans le moment présent.

Arguments chiffrés à l’appui, Emmanuel Todd souligne l’excellente santé démographique de cette France qu’on dit déclinante et décadente. Il voit le mouvement social, qui doit fort peu aux extrémistes de droite et de gauche, gagner toutes les batailles, depuis le coup d’arrêt du 29 mai 2005 jusqu’à l’échec du CPE qui est peut-être le « Stalingrad du libéralisme ». Il explique ces victoires par le basculement des classes moyennes dans la contestation radicale, aux côtés des classes populaires en révolte depuis le traité de Maastricht. Il rappelle que c’est un basculement de ce type qui provoque généralement les transformations politiques décisives, pour le meilleur ou pour le pire. Ce sont maintenant 80% des Français qui sont en insurrection latente ou déclarée contre la classe dirigeante et ses clientèles.

Emmanuel Todd n’annonce pas une proche révolution car il subsiste dans notre société des facteurs de stabilité. Il dit que l’oligarchie, isolée, discréditée, haïe, doit s’attendre à de nouveaux séismes qui continueront d’ébranler ses fragiles pouvoirs.

La lutte sociale est devenue implacable.

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(1) « La Revue », bimestriel international, n°4 – Sept./oct. 2006.

 

Editorial publié dans le numéro 887 de « Royaliste » – 2006