Le retour de l’Etat, le recours au principe d’autorité, la nécessité de la régulation de l’économie globalisée : on ne parle que de cela dans le milieu dirigeant et ces thèmes seront, sauf accident majeur, au cœur des prochaines campagnes électorales. Ce nouveau discours, commun aux hiérarques de droite et de gauche, devrait nous satisfaire : ce sont nos propres mots, nos idées les plus chères !

Hélas, il ne s’agit que d’opérations de « communication ». Pour prendre en considération les messages des chiraquiens et des jospinistes, il faudrait que les deux clans s’engagent, chacun à sa manière, sur un plan précis de rupture avec l’ultralibéralisme. A cet égard, les idées surabondent. C’est la volonté politique qui est défaillante.

 

Depuis quelques semaines, d’étonnants échos nous revenaient. Tel ministre avait tenu dans un dîner en ville des propos « maurrassiens » (autrement dit : nationalistes). Le discours de tel autre dirigeant socialiste semblait tiré d’un éditorial de Royaliste. Sur les écritoires de l’opposition, se concoctaient des tirades « souverainistes »…

Ces bruits de fond nous avaient fait lever un sourcil, mais pas les deux. Puis la bonne nouvelle est devenue officielle. Etalé sur une pleine page du Monde daté du 20 octobre, un débat entre Nicolas Sarkozy et François Hollande est annoncé par un titre qui reprend les affirmations conjointes des deux protagonistes : « (…) le retour du politique, de l’Etat, de la régulation, est incontestable » observe le jospiniste ; « l’Etat a un rôle à jouer » confirme sur un mode mineur le chiraquien.

A ces mots, on croit entendre le soupir de la créature écrasée par le malheur ultralibéral. Enfin, ils ont compris, là haut ! Après les élections, ils vont changer de politique, restaurer l’Etat, défendre la nation subjuguée par l’impérialisme américain, renouer avec l’exigence de justice sociale !

Qu’on n’en croie rien. Nous avons affaire à une entreprise de récupération à finalités électorales. Au sein de l’oligarchie, l’équipe de droite cherche à capter l’électorat « souverainiste » et l’équipe de gauche s’efforce de contenir la poussée chevènementiste. C’est exactement la même imposture qu’en 1995 : les jospinistes et les chiraquiens s’étaient chamaillés sur la « fracture sociale » et beaucoup s’étaient laissés séduire par la thématique chiraquienne. Puis les deux équipes s’étaient retrouvées sur une même pratique ultralibérale, à demi cachée par des querelles subalternes. Pour les élections de 2002, les mêmes s’opposeront sur la meilleure manière d’organiser le « retour du politique » pour conserver des électorats de plus en plus dissidents. Si leur mensonge est efficace, ils pourront continuer à laisser faire avec les excuses habituelles : les « marges de manœuvre sont étroites », « nous n’avons pas le choix ».

Les preuves de cette pitoyable manipulation sont déjà surabondantes.

Comme en 1995, Jacques Chirac pratique chaleureusement le double langage : il célèbre le principe d’autorité pour plaire aux gaullistes, et vante la décentralisation maximale pour ménager les grands notables. On devine sans peine de quel côté pencherait la balance si le chef du RPR était réélu : féodalités municipales et régionales, groupes industriels, réseaux de grande distribution (qui voient dans les élus régionaux et municipaux de précieuxalliés) pèsent infiniment plus lourd que les orphelins du gaullisme et les électeurs de la droite patriote.

De la même manière, le porte-parole de Lionel Jospin prépare le terrain de son patron en envoyant, sur la même page du Monde, un message contradictoire : il se prononce pour la « régulation de la mondialisation » pour conserver les troupes socialistes, mais il souhaite en même temps que le traité fondateur de la Banque centrale européenne, chargée de la lutte contre l’inflation, lui permette de devenir la « gardienne de la croissance ». Cela signifie en clair que les jospinistes n’envisagent pas une seconde que la « régulation » soit le fait le fait d’un Etat national coopérant avec d’autres Etats nationaux. Au contraire, ils projettent de confier à un organisme supranational et a-démocratique la gestion de l’ensemble des économies nationales : voilà qui est fait pour séduire les milieux financiers ; voilà qui compte infiniment plus, dans l’ordinaire des jours (et pour améliorer celui-ci) que les souhaits du peuple de gauche.

Il est toujours possible de crier au procès d’intention ou de jurer, la main sur le cœur, qu’on a changé du tout au tout. Admettons. Dévoilons même la noirceur de notre âme. C’est vrai : nous sommes aigris. On ne nous écoute plus, on ne nous publie plus dans la presse bien-pensante, on ne nous a même pas proposé (ainsi qu’à trois douzaines d’autres affamés) un secrétariat d’Etat. Pas même un siège dans un conseil d’administration…

Ouf ! ça soulage. Amis et camarades, respectons désormais les injonctions de la gauche morale et des libéraux éclairés : objectivité totale, pragmatisme absolu, réalisme d’acier. Quels sont les faits ?

1° Depuis les attentats du 11 septembre, il y a retour de l’Etat.

2° Ces attentats ont été financés par des réseaux occultes qu’il faut éliminer.

3° Le retour de l’Etat est légitimé par George W. Bush, qui a injecté des milliards de dollars dans la machine économique pour la faire repartir.

4° Il faut du patriotisme économique (formule jospiniste acceptable par la droite) et il faut aider les déshérités (mot d’ordre jospiniste agréable aux oreilles socialistes).

Admettons comme évidence provisoire le « retour de l’Etat » qui, aux Etats-Unis, ne s’est jamais absenté. Dès lors, qu’est-ce qu’on fait ?

Si l’on met de côté le bric-à-brac que nous examinons régulièrement (aide aux entreprises, baisse des impôts, soutien à la consommation) et si nous voulons être à la mesure des épreuves auxquelles nous sommes confrontés (la misère dans le monde, le terrorisme, la récession dans les pays développés qui peut les conduire à la dépression), il faut adopter un ensemble cohérent de mesures fortes et rapidement réalisables.

Nous avons pour notre part indiqué quelques orientations (1) pour notre pays : ainsi, la restauration de l’autorité de l’Etat, et la sécurité de la nation, impliquent la reconstitution des grands services publics, la nationalisation de l’ensemble des établissements de crédit et des entreprises stratégiques dans le domaine de l’armement, de l’énergie, des transports, des produits pharmaceutiques…

Mais nous n’avons jamais prétendu avoir le monopole des solutions concrètes. Au contraire, nous ne cessons dire, au nez et à la barbe de tous les messieurs « pas-le-choix », qu’il n’y a qu’à feuilleter les journaux pour trouver d’excellentes idées, dont nous faisons volontiers la promotion sans nous soucier des traditions intellectuelles et des éventuels engagements politiques de leurs auteurs.

Des exemples ? Parmi la centaine que j’ai dans mon jardin personnel, j’en cueille trois que j’offre à Nicolas Sarkozy et à François Hollande.

Première bonne idée, pour lutter contre le terrorisme. Elle est due à un magistrat, Jean de Maillard. Après avoir montré que la mondialisation financière et la finance criminelle forment un seul et même système, après avoir justement accusé les Etats-Unis d’hypocrisie dans leur traque à l’argent du terrorisme, Jean de Maillard explique la seule parade efficace au financement des terroristes consiste à supprimer les paradis fiscaux : « Se donner les moyens d’identifier les personnes et les flux. Instituer un registre international du commerce et des personnes morales, pour parvenir à une certaine transparence. Techniquement, il est facile de repérer qui fait quoi, de suivre la trace des flux financiers » (2). Alors qu’on le fasse !

Deuxième bonne idée, pour lutter contre la spéculation boursière. Elle est explicitée par un maître de conférences en sciences économiques, Isaac Johsua (3). Pour lui la crise économique américaine est bien antérieure aux attentats du 11 septembre et la gestion ultralibérale est un échec : la politique monétaire n’a eu aucun résultat, les baisses d’impôts sont sans effets sur la consommation, la baisse des taux d’intérêt est inopérante. Face à l’immense danger des « bulles » spéculatives, Isaac Johsua propose une mesure déjà évoquée par Keynes : « enlever aux actions, une fois celles-ci émises, leur caractère négociables ou, au pire, imposer un délai minimal entre l’achat et la vente ». Et de préciser que « cela implique, bien évidemment, la fermeture des Bourses ou un fonctionnement totalement différent de celui d’aujourd’hui ». Qu’on mette sans attendre cette proposition en débat !

Troisième bonne idée, pour lutter contre la récession économique. Elle est exprimée par Robert Solow, professeur au Massachussets Institute of Technology et prix Nobel d’économie. Pour lui la récession américaine est un fait et les aides massives consenties par le gouvernement américain, nécessaire au soutien à l’activité économique, ne seront peut-être pas suffisantes. C’est là une mauvaise nouvelle pour l’Asie, pour l’Amérique latine et les pays européens, exposés de surcroît à la fragilité des marchés financiers. L’attentisme craintif domine sur la partie ouest de notre continent, alors que, selon Robert Solow, « l’Europe a besoin d’une politique fiscale et monétaire forte en ce moment. Et si les critères de Maastricht se révèlent un obstacle, alors il faut les suspendre quelque temps ». Cela signifie qu’il faut rompre avec l’obsession de la lutte contre l’inflation et de l’équilibre budgétaire. Politique fiscale favorable au salariat, financement public d’investissements productifs, hausse massive des salaires – mais aussi réinvention de l’Europe dans tous les domaines. Ce n’est pas une « suspension », dear professor, c’est une révolution. Qu’on la fasse !

Cela suppose que les oligarques chiraquiens et jospinistes soient battus, et qu’une nouvelle génération prenne ses responsabilités politiques. Cette génération existe. Peut-elle se donner les dirigeants qu’elle mérite ? Un proche avenir le dira.

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(1) Cf. l’éditorial de Royaliste n° 778 : « Savoir ce que l’on veut ».

(2) Entretien accordé à Télérama, n° 2698 – 26 septembre 2001. Voir aussi son article du 4 octobre 2001 dans Libération : « Argent sale : la mauvaise foi américaine ». Jean de Maillard est également l’auteur de plusieurs livres (dont Un monde sans loi, Stock, 1998) que nous regrettons de ne pas avoir encore lus.

(3) Cf. sa tribune dans Le Monde du 12 octobre 2001, p. 10 : « L’adieu aux bourses ». L’auteur est membre de la Fondation Copernic.

 

Article publié dans le numéro 780 de « Royaliste » – 2001.