Depuis bientôt trente ans la classe dirigeante se flatte de prendre des « décisions courageuses » qui consistent à exiger des sacrifices à un peuple qui n’est en rien responsable des fautes des gouvernants.

Pire : les artisans de la rigueur ont toujours vécu douillettement ou se sont enrichis de manière plus ou moins scandaleuse tout en nous expliquant qu’il fallait faire pénitence. La France, paraît-il, vit au-dessus de ses moyens selon la formule consacrée qu’on est en train de ressortir pour justifier les restrictions de crédits.

Ce discours parfaitement hypocrite s’est accompagné d’une manœuvre torve : les oligarques ont demandé aux citoyens d’avoir le courage de sacrifier leur bien être tout en cherchant à détruire leurs capacités de résistance : « on n’a pas le choix » ; « il n’y a pas d’alternative » ; toute contestation des « réformes » aggraverait le mal. Comme l’opposition socialiste et de puissants dirigeants syndicaux donnaient l’exemple du « réalisme » résigné, le découragement avait toutes chances de se propager.

Bien des facteurs idéologiques et politiques expliquent l’échec des révoltes et le report d’une possible révolution mais on aurait tort de sous-estimer l’aspect personnel de la démission de certains dirigeants. Je pense à ceux qui auraient pu prendre la tête de mouvements populaires et qui ont préféré la gestion sans péril d’une mairie et d’une circonscription…

Faut-il simplement dénoncer la lâcheté de quelques uns ou s’interroger plus gravement sur le sinistre destin d’une société qui serait celle de « la fin du courage » ? Le récent livre de Cynthia Fleury (1), qui porte ce titre, a rencontré un écho justifié car on y trouve à la fois une réflexion sur le découragement et une incitation à reprendre courage.

Cynthia Fleury sait de quoi elle parle : cette philosophe avait perdu courage « comme on perd ses lunettes » puis elle est sortie de l’épreuve grâce aux autres et en prenant le temps nécessaire à la reconstitution des forces. Les autres, ce sont tantôt les parents, tantôt les amis : « il y a toujours quelqu’un ». Il est également roboratif de lire les poètes et les philosophes en se gardant, bien sûr, des sophistes qui vendent leurs petits traités de vertus et des histrions médiatiques : au lieu de perdre du temps avec eux, il faut interroger les plus grands esprits, riches de vérités simples et fortes.

Ceux qui redoutent de se plonger dans les classiques de la philosophie trouveront en Cynthia Fleury un guide très sûr. Avec elle, lisez Aristote : il nous dit que l’homme courageux vit la peur – c’est le téméraire, toujours dangereux pour les autres et pour lui-même, qui ignore ce qu’il faut redouter. Découvrez comment Axel Honneth, encore peu connu, dépasse le formalisme de Jürgen Habermas en montrant que « pour être valable, le paradigme de la communication a besoin de s’inscrire dans une épistémologie du courage qui renvoie elle-même à une intelligibilité de la justice ». Et soyez surtout attentifs à la méditation de Vladimir Jankélévitch qui fit lui aussi, comme Résistant, l’expérience du courage et de la peur. Pour lui, le courage est la vertu matricielle – la plus difficile à vivre. C’est que « le courage est sans victoire » car passé l’instant de l’acte courageux, accompli dans la solitude, on peut tomber dans le découragement et la lâcheté. Nul ne peut se dire courageux : nous sommes seulement, en certaines circonstances, capables de courage. Et il faut une nouvelle épreuve pour savoir qu’on a été, une fois encore, courageux.

Bien entendu, le courage ne se délègue pas, contrairement à ce que pensent les dirigeants avilis qui nous commandent de prendre soin des autres sans jamais abandonner le moindre élément de leur propre confort ni compromettre leur notoriété. Cette lâcheté est facile à comprendre : le courage, c’est d’agir dans les marges, seul, sans être reconnu, félicité, décoré – sauf après coup, longtemps après, quand les rats ont mis des casquettes de capitaine et président les comités d’épuration devant lesquels ils auraient dû comparaître.

Il n’y pas de « fin du courage » car ils sont des millions, dans notre pays, et des centaines de millions, dans le monde, à affronter dans la solitude la faim, le froid, la maladie et la peur. Ils n’ont presque plus d’espoir mais ils s’accrochent à ce presque rien qui les retient sur la pente du suicide. Le miracle, dans une société ultralibérale qui cherche le découragement par l’isolement, c’est qu’il puisse y avoir encore et toujours des révoltes collectives et des révolutions triomphantes – par la conjonction de tous ces courages individuels.

Le courage de Victor Hugo, exilé à Guernesey, c’est de proclamer dans la solitude l’imposture de Louis Bonaparte, non pour la beauté du geste mais par exigence de vérité et dans l’espoir que cette vérité se diffusera dans le peuple et qu’il y puisera la force de se soulever. Nous sommes loin du care, présenté par Cynthia Fleury comme sollicitude démocratique et pédagogie de la solidarité alors que j’y vois une manière pernicieuse, pour la gauche sociale-libérale, de se défausser de ses responsabilités politiques et de renoncer au devoir de justice sous prétexte que « l’Etat ne peut pas tout faire ».

L’éthique du courage ne doit pas seulement fonder une politique courageuse, qui n’est pas plus assurée de la continuité que l’acte de courage personnel. Il faut des institutions solides, elles-mêmes éprouvées par l’Histoire, pour que le courage collectif soit possible et durable. A juste titre, Cynthia Fleury évoque Winston Churchill. Mais qu’aurait pu faire le vieux lion hors des institutions britanniques ?

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(1) Cynthia Fleury, La fin du courage, La reconquête d’une vertu démocratique, Fayard, 2010.

Article publié dans le numéro 976 de « Royaliste » – 2010

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