Non, décidément, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était !

De plus en plus nombreux, les saltimbanques s’installent dans notre univers. Il est rare de rencontrer dans ces Français et ces étrangers de tout poil un orchestre de qualité. C’est pourtant dans les rues qu’ont débuté des formations aujourd’hui célèbres. Au hasard de cette sélection naturelle, les Kelly, d’origine irlandaise, sont un de ces phares qui changent notre quotidien.

L’histoire, telle qu’on la fait aujourd’hui, est une grande destructrice de clichés et de mythes. Déjà conduits à délaisser l’imagerie révolutionnaire et la légende noire de la monarchie, voici qu’un chercheur américain nous incite à réviser sérieusement l’idée attendrie que nous nous faisions de la société rurale. Nos nostalgies en prennent un sacré coup, et notre conception du peuple français s’en trouve modifiée.

«Ordre éternel des champs», terre «qui ne ment pas», douceur d’une vie pastorale rythmée par dame Nature ? Allons donc ! Plutôt que de bêtifier, lisons en compagnie d’Eugen Weber les rapports des préfets et des inspecteurs de l’Enseignement, ou encore les écrivains qui ont vraiment connu la société rurale : dès que l’on quitte les villes, la France de 1850 apparaît comme un «pays de sauvages», comme un monde replié sur lui-même, grossier et misérable. Le travail y est extrêmement pénible, et la sous-alimentation permanente : presque pas de viande, un pain dur et mauvais, de la soupe, des pommes de terre ou des châtaigne. Ne parlons pas du confort, inexistant, ou de la propreté, totalement inconnue.

Sur cette terre inhospitalière, la Révolution française est passée sans laisser de traces profondes. Malgré le mètre-étalon, les départements et la proclamation de la République une et indivisible, la France rurale demeure d’une étonnante diversité et vit dans l’ignorance des événements qui affectent la vie nationale. On croit aux sorciers, on compte ses écus, en sols, en livres tournois, en gwenneg (sou) ou en réaux, on mesure en pied, en aune, ou en bichette… Enfin, selon une enquête de 1863, le quart de la population ne parle pas français mais une multitude de langues et de patois. Quant au patriotisme, il n’est guère répandu : à Marseille comme en Anjou ou en Flandres, on ne se sent guère Français…

Pour la France rurale, la véritable révolution politique, économique et sociale va se dérouler entre 1870 et 1914. Une conscience nationale se crée, une unité se réalise par l’ouverture au monde de la campagne française, par l’accès à une relative prospérité, par la diffusion de la culture nationale. Les agents de cette révolution sont plus ou moins connus : les routes et le chemin de fer, le service militaire, les instituteurs et, conjointement, les ecclésiastiques… Rivaux dans la conquête des esprits, les instituteurs et les curés sont en fait complices dans l’œuvre de modernisation : pour des raisons différentes, ils s’acharnent à détruire les fêtes, contes, veillées et superstitions qui forment la société paysanne traditionnelle.

Car l’histoire de la modernisation de la France rurale est aussi celle de sa destruction. La guerre de 1914 donnera le coup de grâce à une civilisation déjà presque complètement ruinée et, en 1940, les odes pétainistes ne correspondront plus à aucune réalité. Que dire, dès lors, des récentes tentatives de « retour à la terre »… Simples fantasmes sur une société morte, reconstitution artificielle, dérisoire, d’une société qui n’est plus, ou qui n’a pas existé. Les progrès économiques et la diffusion d’une culture uniforme ont tué les proverbes, les chansons, les langues et les images qu’elles contenaient – mille manières de penser et de vivre ensemble. Ainsi, le « pays de sauvages » que décrit Eugen Weber, en forçant peut-être un peu le trait, abritait une véritable civilisation que l’auteur ne décrit qu’au moment où elle s’effondre. D’où une certaine ambiguïté du livre, qui risque d’être mal interprété. Mais sa lecture est passionnante et la « leçon » qu’il contient est parfaitement claire : une société est morte, il est vain de songer à la faire revivre.

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Eugen Weber, La Fin des terroirs, Fayard.

Article publié dans le numéro 389 de « Royaliste » – 12 octobre 1983