Les journalistes n’informent pas sur le réel, ils présentent des images d’une réalité préconçue, auxquelles nous sommes priés de nous conformer. Attention, ça tourne ! En rond. Mais comment sortir du piège de l’idéologie dominante ?

Encore une critique des médias ? Certes. Mais celle-ci mérite a un double titre l’attention.

– Elle  est le fruit du travail d’une journaliste et d’un philosophe (1), ce qui empêche de dire qu’elle est « trop théorique » ou trop « au ras des pâquerettes ».

– Elle est presque désespérante. Mais ce presque indique qu’il reste de l’espoir – du côté de la radicalité.

Une grande part de la critique formulée par Florence Aubenas et Miguel Benasayag nous est familière. Ses points saillants montrent la folie du système :

Le journaliste ne rend pas compte de la réalité, il la rend présentable et représentable.

Ce qui est représentable est ce qui apparaît.

Ce qui apparaît doit être transparent – maître-mot qui résume l’idéologie dominante.

Cette idéologie n’est pas politiquement orientée : toutes les opinions peuvent être émises, et mises en scènes, et il est bien vu de faire sauter les tabous. Même la critique des médias est médiatisable (il y a des émissions pour ça) et la critique des personnages médiatiques n’empêche pas le système de fonctionner.

Le système médiatique fonctionne comme une pièce de théâtre, où chacun joue le rôle qui lui est attribué – soit qu’on force le sujet à être conforme à son image, soit qu’il s’y conforme de son plein gré. Des propos de l’électeur lepéniste, on ne retient que la phrase sur les immigrés ; et les jeunes de banlieues jouent volontiers un personnage de film (La Haine par exemple). Le travail du reporter est de rechercher des personnages qui jouent bien leur rôle, selon la distribution (casting) prévue par le rédacteur en chef. « L’intéressant est ce qui intéresse [le journaliste], le connu ce qu’il connaît, le rebutant ce qui le rebute » notent justement nos deux auteurs.

Dans cette représentation du monde, les « vraies gens » appelés à jouer leur rôle de représentant (des routiers en colères, du peuple martyrisé, de la « base » en général) ne représentent plus rien ni personne.

Les journalistes (qui sont chargés de faire dire le texte, de trouver la bonne image) ne sont pas dupes du travail que leur font faire des patrons soucieux de leurs affaires, de leurs annonceurs, et de la parfaite conformité de leur production aux goûts d’un public qu’ils imaginent conformes à l’idée qu’ils s’en font. Système en boucle, où rien ne fait sens.

Qu’on n’imagine pas que les journalistes soient cyniques, ou nihilistes : ils cherchent au contraire une vérité vraie, totalement cohérente, parfaitement exhaustive. Ils voudraient prendre – enfermer – tout le réel dans une phrase, dans une image, et le restituer dans sa pleine transparence. Tâche impossible, qui rend l’obscurité plus épaisse, et qui noie les fragments de vérité qui ont été perçus dans l’idéologie de la communication – donc de la transparence.

Ce système bouclé rend dérisoire tout « passage à la télévision » des politiques – y compris les plus contestataires, et détruit la politique en tant que telle : « Dans le champ politique, la politique a été déclarée forfait. Ce qui fait bouger les choses, valser les hommes et les partis, c’est l’adhésion ou non au monde de la représentation. La transparence s’affirme comme la seule idéologie qui ne peut être trahie ».

L’homme communicationnel  sait ou devine tout cela, mais sa lucidité le conduit à la dépression : il n’a prise ni sur le monde représenté, ni sur la réalité qu’il subit.

L’analyse est implacable. Elle incite à une contestation radicale, dont les auteurs n’indiquent pas les voies. Pour nous elles sont politiques : le préau d’école, l’urne, la grève, la rue, autant que possible loin des caméras.

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(1) Florence Aubenas et Miguel Benasayag, La fabrication de l’information, Les journalistes et l’idéologie de la communication, La Découverte, 1999.

Article publié dans le numéro 752 de « Royaliste » – 12 juin 2000