Ces résultats du premier tour, nous les accueillons avec autant de confiance que d’inquiétude. Confiance quant à l’issue de la consultation, même si les jeux ne sont pas encore faits. Inquiétude devant l’ampleur du succès remporté par le Front national, qui vient malheureusement confirmer les craintes que nous n’avons cessé d’exprimer depuis l’élection municipale de Dreux.

Ainsi, qui oserait soutenir, au soir du 24 avril, que l’élection présidentielle de 1988 est dépourvue d’enjeux ? Inédite, et fâcheuse quant au bien de l’Etat, la confrontation entre un président de la République et un Premier ministre en exercice, nous permet du moins d’apprécier les qualités politiques des deux candidats et de mesurer exactement les chances ou les risques qu’ils font courir à notre pays. La période de cohabitation a montré, et la campagne électorale a confirmé que l’affrontement entre François Mitterrand et Jacques Chirac ne se réduisait ni à une différence entre deux tempéraments politiques, ni à une opposition entre deux méthodes de gestion, et qu’elle ne s’inscrit pas seulement dans l’habituelle dialectique entre la droite et la gauche.

MENACES

L’enjeu du 8 mai concerne ce qui nous importe le plus : le service de l’Etat, l’unité du pays, la cohérence de notre société – qui implique le respect de la dignité et de la liberté de chacun de ses habitants. Dans tous ces domaines, le vote en faveur de Jacques Chirac représente un très dangereux pari. Sans doute, nul ne peut exclure qu’une fois élu le chef du RPR prenne toute la mesure de la fonction présidentielle, sente peser sur lui notre histoire millénaire et s’inscrive dans sa tradition, puis se délivre de son parti, des intérêts qui le soutiennent, des clientèles qu’il n’a cessé de flatter. Mais l’attitude du Premier ministre depuis deux ans, et sa conduite pendant la campagne électorale, ne plaident pas en faveur de cette hypothèse. S’il avait compris la capacité de nos institutions à porter l’homme élu au-delà de lui-même, s’il s’était préparé à passer de la situation dé chef de parti à celle de Président, Jacques Chirac aurait été un tout autre Premier ministre, et un tout autre candidat. Qui a le sens de l’Etat ne compromet pas sa dignité dans des opérations douteuses qui affectent la réputation de la France à l’étranger. Qui a vocation à exprimer l’intérêt général ne livre pas à ses agents et à ses clients des entreprises privatisées sous prétexte de libéralisme. Qui a le souci de la justice ne porte pas atteinte à son indépendance pour régler des comptes politiques et protéger ses amis. Qui désire l’unité du pays, le maintien de la paix civile, ne mène pas une politique provocatrice en Nouvelle Calédonie, ne laisse pas la situation se dégrader en Corse, et tente de rétablir les conditions de la justice sociale. Qui respecte les habitants de notre patrie, Français de longue date ou en devenir, hôtes de toutes origines et de toutes croyances, ne propose pas une réforme du code de la nationalité inspirée par la volonté d’exclure et ne refuse pas de répondre à ceux qui, tels France Plus et SOS Racisme, l’interrogent sur sa politique de l’immigration.

Le statut des immigrés, leur place dans la cité, l’intégration de leurs enfants dans la société : telles sont les questions les plus lourdes de sens de la campagne électorale puisque s’y rejoignent l’éthique et la politique, l’économie et la démographie, l’image de la France dans le monde et nos liens avec nombre de pays. Là encore, Jacques Chirac a agi avec une désastreuse inconscience à l’égard de la nation et, aussi, de la famille politique dont il se réclame. De la droite, qu’elle s’affirme gaulliste ou qu’elle soit libérale, nous sommes en droit d’attendre une pleine fidélité aux valeurs qu’elle proclame : le sens de l’honneur, le respect de la tradition nationale, la défense de l’unité du pays. Face à la xénophobie du Front national, le rôle de la droite libérale, gaulliste ou démocrate-chrétienne était, comme l’ont montré Simone Veil, Michel Noir et Bernard Stasi, de refuser tout compromis avec Jean-Marie Le Pen, de s’inscrire dans la double tradition monarchique et républicaine du jus soli, de lutter contre toute discrimination à caractère racial. Par ses ambiguïtés et ses complaisances, dans ses projets de réformes et dans ses discours, Jacques Chirac a au contraire renforcé la crédibilité des thèmes du Front national et, à droite comme à gauche, chacun doit redouter qu’il noue un pacte infamant avec le Front national. Tout compromis, toute concession à l’égard de Jean-Marie Le Pen serait plus qu’une erreur tactique : une faute politique qui pourrait créer les conditions d’une tragédie nationale.

CERTITUDES

Au fil des questions posées et brièvement examinées, voici que l’enjeu se précise : ce n’est pas parce qu’on est « de droite » qu’il faut voter pour Jacques Chirac, puisque celui-ci n’est pas fidèle aux principes dont il se réclame. Voter pour François Mitterrand ne signifie pas qu’on se situe nécessairement « à gauche » puisque le président de la République offre, face à la versatilité, aux compromissions et au cynisme de son adversaire, des certitudes et des possibilités qui valent pour l’ensemble des citoyens :

– nous avons la certitude que l’état de droit sera garanti, outre-mer comme en métropole, dans les institutions politiques comme dans l’exercice de la justice.

– nous avons la certitude que le pouvoir politique demeurera indépendant des puissances financières et des groupes d’intérêts.

– nous avons la certitude que la dignité de chacun sera respectée, et qu’aucune concession ne sera faite au racisme et à la xénophobie.

– se dessine aussi la possibilité d’une plus grande justice sociale, malgré les erreurs passées et l’impitoyable logique de l’économie.

– se confirme enfin, au gouvernement et dans le pays, la possibilité d’un rassemblement sans exclusives autour d’objectifs de politique nationale et internationale réunissant des représentants de plusieurs familles politiques.

C’est dans le souci de notre pays et par fidélité à nous-mêmes que nous voterons, le 8 mai, pour François Mitterrand.

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Editorial du numéro 492 de « Royaliste » – 28 avril 1988