Qu’on cesse de nous raconter des histoires à l’eau de rose : nous avons une nouvelle fois connu, au soir du second tour des élections régionales, un vote de rejet.

Le phénomène se produit avec régularité depuis vingt ans : élues avec un soupçon d’espoir mais de plus en plus souvent dans la résignation, les équipes au pouvoir sont vite récusées. Pour bouter les potentats bleus ou roses, une large fraction de l’électorat se sert de ce qu’elle a sous la main : Jean-Marie Le Pen, François Bayrou, Ségolène Royal, qu’importe… Les vedettes de la politique sont en quelque sorte instrumentalisées – utilisées comme autant de béliers. C’est là un juste retour des choses : les chefs de l’oligarchie se sont servis des idées et des « valeurs » comme autant d’instruments de leur volonté de puissance.

Nous avons si souvent dénoncé cette alternance molle, qui permet aux vaincus de vaquer à des affaires hautement profitables, que je me garderai de la décrire à nouveau. Mais il est certain que, l’année prochaine, nous ne verrons pas M. Francis Mer reparaître à la télévision dans un costume élimé.

L’important est de saisir la raison de ces spectaculaires effets. Lors des grandes soirées médiatiques, les oligarques nous expliquent tour à tour « ce que veulent les Français ». En ce moment, nous sommes censés vouloir le retour de la gauche, deux ans après avoir chassé Lionel Jospin et son clan. Quelle étrange inconstance ! Trop étrange pour que les défauts que les hautes classes prêtent au peuple français (versatilité, individualisme, conservatisme, fainéantise, abrutissement) ne soient pas évalués, comme on dit, d’une autre manière. Evaluation grossière, que je résume en deux points pour rester accessible aux experts passés par l’Institut d’Etudes politiques.

Quant à la rétrospective, il apparaît que, de Delors en Raffarin, les dirigeants du pays ont gouverné contre les convictions, la volonté et les espérances des Français (1). De gauche ou de droite, les porte-parole de l’oligarchie ont tous fini par avouer, par écrits dûment répertoriés ici, qu’ils ont invoqué de fausses contraintes et commis des mensonges délibérés. Sous couvert de « la réforme », imposer à tous et partout l’ultra-libéralisme : tel est le véritable « mensonge d’Etat » dont les Français n’ont jamais été dupes. L’erreur des oligarques est de croire que leur langue de bois abusent « les gens », leur faute est de parier sur la bêtise supposée du citoyen-téléspectateur.

Or les Français savent très bien ce qu’ils veulent mais, faute de candidats exprimant leur programme commun, ils le disent en achetant massivement certains ouvrages d’économie critique et d’histoire nationale, en écoutant des intellectuels qui ne sont pas parmi les plus médiatisés, en manifestant comme jamais dans les rues des villes grandes et petites.

Les noms, les œuvres, les chiffres sont connus.

La doctrine de référence est un composé de monarchisme électif, de jacobinisme et de socialisme patriote avec un zeste de démocratie chrétienne.

Le programme national commun affirme l’autorité nécessaire du pouvoir politique, la continuité de l’Etat, l’indépendance de la nation défendue en dernier recours par son armée. L’économie est conçue comme une dynamique associant un vaste secteur public et nationalisé aux libres entreprises industrielles et commerciales. La protection sociale est requise comme un droit fondamental. Le maire personnifie la collectivité décentralisée, loin des féodalités régionales. L’Europe est vue comme un continent, masqué par la technocratie européiste.

En résumé, les Français sont des gaullistes, de gauche ou de droite, partisans du socialisme à la française institué à la Libération ; ils se sont réconciliés avec l’Allemagne, regardent la Russie et ont renoué depuis trente ans avec leur histoire millénaire.

C’est cette doctrine française que la classe dirigeante s’efforce de déconsidérer et de détruire depuis vingt ans. C’est au nom de cette doctrine que ces dirigeants sont tour à tour jugés et récusés dans l’attente de celui ou de celle qui incarnera, dans la fidélité créatrice, l’ambition historique de ces Français si incorrectement obstinés.

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(1) Il faudrait écrire « d’une majorité de Français » ; je simplifie, comme à la télévision.

 

Editorial du numéro 836 de « Royaliste » – 2004