La « doctrine française » que j’évoquais dans le précédent numéro (836) assemble trop d’histoire et trop de composantes pour constituer un corps d’idées claires et distinctes. Elle ne cesse heureusement d’être travaillée dans le cadre discret de revues et de séminaires qui renouvellent notre conception de la monarchie royale, du jacobinisme, des collectivités décentralisées…

Qu’on nous permette cependant de critiquer la référence à ce qu’on appelle Etat-nation par une facilité de langage. Il importe de distinguer ces deux concepts et d’effacer le trait d’union afin de mieux réfléchir sur la manière dont les diverses réalités s’organisent dans notre collectivité politique. La confusion théorique correspond en effet à des pratiques partisanes qui se rejoignent depuis quelques années :

– côté gauche, ce qu’on appelle « jacobinisme » est la réduction idéologique de la nation historique et de la patrie sensible dans l’Etat, ou plus exactement dans le volontarisme étatiste qui fait encore l’objet de nobles discours.

– côté droit, le nationalisme autoritaire déguisé en « souverainisme » résorbe l’Etat dans l’exaltation passionnelle d’une nation fictive, qui trouverait ses « valeurs » dans la détestation d’un ennemi – hier l’Allemagne, aujourd’hui la Turquie… Fonder une collectivité sur la peur, exploiter cette peur pour obtenir quelques sièges à Strasbourg : quelle magnifique perspective !

Bien entendu, nos amis « jacobins » et nos cousins gaullistes de droite qui croient utile de se définir comme « souverainistes » n’ignorent pas que l’Etat national n’est ni pensable ni possible sans un pouvoir politique solidement institué. Peu ou prou, à l’exception des communistes, notre « parti patriote » tient la Constitution gaullienne comme une donnée fondamentale de notre vie politique. Ce qu’elle n’est plus en raison des multiples attentats dont elle a été victime, à commencer par le quinquennat.

Il est donc capital de reprendre la question du pouvoir politique, qui est trop implicite dans les recherches actuellement menées sur l’Etat-nation. En quelques mots (1) : l’Etat n’est pas la nation ; l’Etat est une organisation administrative chargée de traduire en actes notre droit politique. La nation n’est pas l’Etat : c’est une collectivité historique et juridique abritant un peuple libre d’exprimer sa volonté. Mais comme on le voit lorsque le Gouvernement se dégrade en « gouvernance », l’Etat et la nation ont besoin du pouvoir politique pour exister ; ce pouvoir est par ailleurs indispensable pour éviter que l’Etat ne dégénère pas en bureaucratie, ou pour empêcher une dérive nationaliste du sentiment national.

Ces lignes, qui paraîtront trop abstraite, nous placent au cœur de la question nationale dans le monde moderne. Dans notre pays, riche d’une longue tradition politique, il n’est pas très difficile de rétablir une Constitution gaullienne (réformée selon l’expérience acquise), de consolider l’appareil d’Etat et de renforcer l’appartenance à la nation par la mise en œuvre d’un plan de développement économique et social. Mais gardons-nous d’exporter un prétendu modèle de l’Etat-nation et de faire l’impasse, lorsque nous réfléchissons avec nos amis étrangers, sur le pouvoir politique dans sa symbolique et dans sa portée immédiate.

Quelques exemples familiers :

Sans Siméon de Bulgarie, même un Etat très solidement organisé dans une nation sûre de son historicité ne représenterait pas une garantie suffisante contre les pulsions nationalistes qui pourraient emporter le pays.

En Serbie-Monténégro comme en Albanie, l’instauration d’un Etat de droit ne permet pas de définir clairement le cadre national et d’assurer aux populations la stabilité et la continuité politiques dont elles ont besoin.

Nous savons que la question du pouvoir politique se pose chaque jour plus tragiquement en Irak mais n’oublions pas non plus les nations nouvellement créées qui ne disposent pas d’une dynastie et qui sont, plus que les autres, menacées de dictature. En Europe balkanique, en Asie centrale, en Afrique, il est urgent que les Français associent leurs amis à une réflexion sur la nation et le pouvoir politique dont les termes sont à préciser et à enrichir afin que la paix civile ait chance d’y être rétablie ou préservée.

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(1) Cf. « Etat, nation, pouvoir dans la philosophie politique de Claude Bruaire », revue Cité, n° 26.

Editorial du numéro 837 de « Royaliste » – 2004