Le « rapport Minc » sur « La France de l’an 2000 » est un clair condensé de la doctrine néo-libérale que la classe dirigeante fit sienne lorsqu’elle tenait pour certain qu’Edouard Balladur serait élu à l’élection présidentielle de 1995.

 

D’ordinaire, les travaux du Commissariat du Plan ne s’étalent pas à la devanture des librairies. Le Rapport au Premier ministre de la Commission présidée par alain Minc (1) fait exception à la règle. Sans doute en raison de la notoriété du président de ladite commission, expert polyvalent et coqueluche les milieux bien-pensants. Mais surtout parce que le rapport Minc est le fidèle reflet de l’idéologie de la classe dirigeante, la matrice de la politique économique et sociale qu’appliqueraient les conservateurs si M. Balladur était élu.

La loi d’airain

Idéologie. Le mot n’est pas trop fort puisque le rapport Minc se fonde explicitement sur une conception libérale de l’économie : elle consiste à prendre le Marché comme lieu essentiel de l’activité, comme norme régulatrice de celle-ci et comme critère de la réussite des individus, des entreprises et des nations. Ainsi, le rapport Minc estime « évident » que la France n’allègera le poids des contraintes macroéconomiques « que par la crédibilité qu’elle continuera d’inspirer aux marchés » (p. 31). En clair, cela signifie que notre pays doit faire son deuil d’une autre politique économique, puisque tout pays moderne qui s’affranchirait des lois du marché (celui des échanges de biens, celui des monnaies et des produits financiers, celui du travail) connaîtrait un irrémédiable déclin.

Il est pour le moins paradoxal d’affirmer qu’on allège les contraintes par la soumission, mais tel est bien le diktat que la Commission Minc cherche à imposer : l’orientation libérale signifie que la France n’a pas le choix d’une autre politique économique, que son engagement européen est « irrévocable » et que « l’économie et la société françaises doivent s’habituer à une alternance plus marquée que par le passé de phases de haute et de basse conjoncture » (p. 38). Cela signifie que la régulation de l’activité et de l’emploi se fera selon les aléas du marché. Il y a bien un double asservissement – au marché et à la volonté des milieux dirigeants. On vérifie, une fois de plus, que l’idéologie néolibérale aboutit à une dénégation de la liberté. Ceci en fonction d’une argumentation dont la froide rigueur, la rigidité idéologique et la logique terrorisante rappellent le bas-marxisme d’il y a vingt ans :

a)Il n’y a rien d’autre que le marché. C’est là une fausse évidence : le marché est une construction théorique, à faible valeur opératoire puisqu’elle fait l’impasse sur les collectivités politiques (nations, empires), sur les facteurs institutionnels, sur les dynamiques culturelles, au nom de mécanismes (l’offre et la demande) qui masquent les volontés de puissance (2).

b)Depuis la défaite du communisme, « l’économie de marché s’universalise » : partout triomphe un « modèle de développement fondé sur la compétition, l’accumulation et la régulation par le marché » (p. 51). Cette compétition « dominée par le consommateur mondial et arbitrée par les marchés financiers » (p. 52) va s’accentuer. La concurrence internationale est profitable au monde entier, et à la France en particulier, qui doit devenir toujours plus compétitive. On notera que ce « consommateur mondial » n’est ni défini, ni décrit, et que la Commission Minc rejette sans même daigner les discuter toutes les analyses qui remettent en cause les effets systématiquement positifs du libre-échange, et notamment les travaux du prix Nobel d’économie Maurice Allais (3).

c)La France est par conséquent soumise à « l’impératif d’efficacité » – titre de la première partie du rapport – qui l’oblige à conserver une monnaie stable, à entreprendre une politique de réduction des déficits publics afin de satisfaire aux critères de convergence de Maastricht, et à s’inscrire dans la logique de « compétitivité globale » entre « systèmes socio-productifs ». En clair, cela signifie que le franc fort (si coûteux en emplois) demeure le dogme central, qu’il faut augmenter les impôts et les contributions sociales – les identités culturelles et les appartenances nationales passant au second plan. Selon le rapport, la France est bien placée dans la concurrence internationale puisqu’elle vient d’entrer dans un cycle « vertueux » : par la reprise de la demande extérieure d’abord, par la relance de l’investissement ensuite, « par la consommation enfin ». La politique d’Edouard Balladur trouve ici sa justification. Mais on observera que la reprise échappe à la volonté (elle vient de l’extérieur), que l’investissement productif reste moins rentable que les placements financiers et que la faiblesse de la demande compromet le « vertueux » mécanisme.

Egalité ou équité ?

Le rapport Minc nous annonce une compétition impitoyable, dans laquelle la France saura trouver sa place si elle pratique une austérité vertueuse. Cette politique n’est pas nouvelle, puisqu’elle a été inaugurée voici dix ans par un certain Jacques Delors. Nous pouvons donc déjà mesurer ce qu’elle a coûté à notre pays : emplois détruits, société à deux vitesses, précarité, marginalisation et réduction à l’extrême pauvreté de millions de personnes. Quant aux conséquences sociales de la crise, le rapport Minc ne contient qu’une seule révélation, mais de taille : alors que les gouvernements socialistes et libéraux nous faisaient croire que le chômage était un phénomène provisoire, un effet déplorable du malheur des temps, nous apprenons que « la société française a fait, consciemment ou non, le choix du chômage » (p. 9). La société française a bon dos : non seulement la politique néo-libéralisme lui a été imposée, mais elle devrait encore supporter les erreurs et les calculs cyniques de la classe dirigeante !

Ses représentants se récrieront : ils sont équilibrés dans leurs analyses, et leurs propositions dénotent un sens social très affirmé. La seconde partie du rapport Minc n’est-elle pas tout entière consacrée au « devoir d’équité » ? Il ne s’agit pas seulement d’une formule ou d’un slogan, mais d’un concept élaboré au cours d’un « détour philosophique » : il faut désormais faire prévaloir le principe d’équité « par opposition à l’aspiration égalitaire qui a bercé toute l’histoire sociale de l’après-guerre » (p. 87. Tel serait le nouveau « compromis de combat » (sic) qui rendrait acceptable les sacrifices qu’impose la course à l’efficacité. Dès lors, on pourrait lutter contre l’exclusion et « faire l’impossible  pour l’emploi ». La démonstration est séduisante. Bâtie sur des concepts douteux, elle est cependant tissée de contradictions :

-Récuser l’égalité en tant que telle est grave : c’est une valeur fondamentale de la civilisation judéo-chrétienne, reprise dans une perspective laïque par la Révolution française. Oubliant que l’égalité signifie l’identité – l’égalité des hommes devant Dieu implique que tout homme est par essence semblable à son prochain – la Commission Minc ne peut s’apercevoir que le principe de justice, qui entraîne la répartition équitable des richesses, est fondé sur l’égalité essentielle des hommes entre eux (4).

-Proclamer qu’ « une société équitable est une société juste » (p. 87) est absurde si l’on affirme ensuite que « l’universalité de la justice n’existe pas » (p. 88) tout en observant que les Français croient aux principes universels à la différence des Américains (tous ?) qui ont raison de dire que «les principes de justice dans une société complexe et individualiste doivent faire l’objet d’une gestion locale… ». Dans cette bouillie conceptuelle, où l’on discerne curieusement une thématique maurrassienne, c’est l’Etat de droit qui est radicalement mis en question.

-Contester le principe d’égalité en invoquant les dangers de l’égalitarisme est une malhonnêteté puisée dans l’argumentaire de la Nouvelle droite : l’égalité ne signifie pas que toute différence est abolie, et l’égalitarisme de la société française est une fiction dans la mesure où, figurez-vous, il y a dans notre société des riches et des pauvres, ainsi que des mécanismes plus ou moins correcteurs – fiscaux par exemple.

Concrètement, le devoir d’équité conduit la Commission Minc à préconiser le maintien que SMIC, à préserver la Sécurité sociale (mais sans améliorer les droits des assurés) et à mener une action résolue en faveur de l’emploi, par l’abaissement du temps de travail mais aussi par l’abaissement des charges sur les emplois les moins qualifiés et par la « maîtrise des salaires, et en particulier du SMIC » (p. 116). Si certains objectifs sont incontestables (la réduction du temps de travail), la contrainte sur les salaires est une mesure socialement injuste (elle favorise les superprofits et accroît la rente de la classe dirigeante) et économiquement néfaste dans la mesure où il n’y a pas de croissance solide sans demande soutenue. La Commission Minc persévère cependant dans l’erreur en affirmant contradictoirement que le marché du travail français est beaucoup plus souple que le marché allemand (p. 26) alors qu’elle observe deux pages plus haut que le taux de chômage français est actuellement supérieur de 4 à 6 points au taux allemand. Ni la souplesse du marché (la main d’œuvre contrainte d’accepter tout et n’importe quoi) ni la contraction des salaires (plus élevés en Allemagne qu’en France) ne sont des facteurs déterminants de l’emploi…

Il y aurait encore beaucoup à dire – sur la destruction du secteur nationalisé, sur « l’oubli » de l’agriculture) mais il faut pour conclure souligner le projet social dessiné par le rapport Minc : faire payer les classes moyennes pour assurer une protection minimale aux victimes de l’économie de marché. Dans cette sociologie au couteau, toute une catégorie s’exonère magistralement des sacrifices demandés : grands gestionnaires de l’industrie et capitalistes de haute finance qui sont à l’abri des aléas du « marché » du travail et qui bénéficient personnellement de l’économie de rentiers. Comme par hasard, ce sont ces importants personnages qui constituaient le noyau dur de la Commission du Plan… Grâce à eux, nous ne pouvons plus nous faire aucune illusion sur ce qui nous attend.

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(1) Commissariat général du Plan – La France de l’an 2000, La Documentation française et Editions Odile Jacob, 1994.

(2) Pour de plus amples développements, cf. Bertrand Renouvin, Derniers jours avant la révolution, J.-C. Lattès, 1994.

(3) Cf. « Le Figaro », 19 et 20 décembre 1994.

(4) Pour un exposé complet (et lumineux) de la question, cf. Lucien Sfez, Leçons sur l’égalité, Presses de la FNSP, 1984 ; et son « Que Sais-Je ? » sur L’Egalité, PUF, 1989.

 

Article publié dans le numéro 635 de « Royaliste » – 1995